15 avril, 2021
Blogue de FPC

Présentation de l’approche adoptée par une fondation afin d’établir une philanthropie efficace à l’ère de la COVID

Sylvie Trottier, membre du conseil d’administration de la Fondation familiale Trottier

Avec maintenant plus d’une année de passée, il nous arrive parfois d’oublier à quoi ont exactement ressemblé les premiers jours de pandémie. Je pense que personne alors n’aurait pu prédire avec précision ce dans quoi nous nous retrouvions embarqués. Mais tandis que le papier hygiénique et les conserves disparaissaient des rayons, et que les nouvelles et les rapports scientifiques déboulaient de partout dans le monde, ça n’a pas pris longtemps pour que la gravité de la situation se révèle. Une réunion trimestrielle du conseil d’administration de la Fondation familiale Trottier avait été programmée pour ce tristement célèbre vendredi 13, et lorsque nous avons finalement pu tenir notre première réunion virtuelle du conseil d’administration la semaine suivante (via Zoom — une première !), il a été rapidement et unanimement décidé que notre fondation devait sérieusement agir et aller de l’avant.

Pour nous, il était clair que bon nombre des principes qui permettent d’avoir une philanthropie efficace et percutante — à savoir : prendre des risques, travailler avec les autres, agir avec célérité et souplesse, avoir confiance en nos partenaires et ceux qui travaillent sur le terrain et être audacieux — seraient plus importants que jamais. Voici un rapide aperçu de ce que nous nous sommes efforcés de faire pour mettre ces principes en action.

Ambition et flexibilité : Notre conseil d’administration a approuvé un budget supplémentaire important pour s’attaquer à la COVID-19, ce qui a porté notre taux de décaissement (contingent de versement) à plus de 10 % pour 2020. Nous avons pensé que s’il était important d’épargner pour « un jour de pluie », alors il était impératif d’agir alors qu’« une tempête comme on n’en voit que tous les 100 ans » était en cours. Environ un tiers de cette somme a été déboursée presqu’immédiatement, en mesures d’urgence, pour soutenir des intervenants de longue date qui travaillent avec les collectivités sur le terrain. Le reste, nous l’avons gardé en réserve, afin d’être en mesure de financer rapidement d’autres initiatives stratégiques. Et comme de nombreuses autres fondations, nous avons pris des mesures pour assouplir davantage les exigences en matière de rapports et donner aux organismes un maximum de flexibilité pour ajuster leurs programmes et leurs efforts selon ce qui leur semblait le plus pertinent. Nous avons renforcé une approche basée sur la confiance sur laquelle notre fondation avait déjà commencé à travailler et nous avons pour objectif de la maintenir dans le futur.

Mettre à profit de la collaboration : Nous anticipions l’importance de travailler en étroite collaboration avec d’autres intervenants dans le domaine philanthropique, afin d’éviter à la fois les chevauchements redondants et les carences de financements. Mais nous savions aussi, pour avoir participé à beaucoup de collaborations efficaces, comme Environnement Funders Canada (Financeurs en Environnement au Canada) ou le Clean Economy Fund, que le fait de réunir plusieurs fondations pour partager des idées, des connaissances, des moyens et des réseaux, se devait d’initier des impacts d’une envergure inhabituellement grande. Très rapidement, un consortium a été constitué avec quatre fondations travaillant ensemble, à savoir la Fondation familiale Trottier, la Fondation Molson, la Fondation Mirella et Lino Saputo et la Fondation Jarislowsky. On y retrouvait aussi Fondations philanthropiques Canada dans un rôle administratif avec un coordonnateur en la personne de Félix-Antoine Veronneau. Par la suite, la Fondation du Grand Montréal s’est fortement impliquée et d’autres fondations ont participé à divers projets par l’entremise du consortium.

Approche ascendante : Notre consortium a commencé par procéder à une évaluation rapide du rôle que la philanthropie pouvait jouer dans ce contexte si particulier. Il était bien sûr entendu que l’objectif ne devait jamais être de remplacer les efforts du gouvernement, mais plutôt de les compléter et d’agir comme catalyseur là où nous le pouvions. Assez vite, il est devenu évident qu’adopter une approche territoriale serait particulièrement efficace. Il est clairement établi et documenté que les interventions communautaires sont des instruments essentiels dans la gestion de la pandémie. Nous avons donc commencé par financer des plans d’urgence locaux dans les six quartiers les plus durement touchés par la pandémie au Québec (qui, et ce n’est pas un hasard, se caractérisent par ailleurs par une surreprésentation de communautés vulnérables, marginalisées et racialisées). Ces plans d’actions d’urgence ont réuni des acteurs locaux, dont des organismes communautaires, des tables de quartier, les municipalités locales, les CIUSSS et la Croix-Rouge. Nous avons compris que ceux et celles qui connaissent le mieux leur communauté sont les mieux placés pour identifier les besoins et trouver les solutions qui ont le plus de sens sur le terrain. Ces solutions de terrains allaient jusqu’à inclure l’action de solliciteurs et démarcheurs pour sensibiliser la population, distribuer des trousses de désinfection ainsi que des services de transport vers les centres de dépistage. L’impact a été si important que dans une deuxième phase de ce projet, notre consortium l’a élargi pour couvrir presque l’ensemble de la région de Montréal.

Mettre l’accent sur les causes : Un autre élément qui a été essentiel dans la réflexion du consortium est l’accent à mettre sur les causes. Il est bien sûr important de s’attaquer aux effets dévastateurs de la pandémie, mais il est tout aussi important de réfléchir à la façon dont la philanthropie pourrait aider à ralentir la propagation du virus lui-même. Par exemple, nous avons financé des projets qui ont étudié le recours à des tests systématiques utilisant la salive, ou étudié l’analyse des eaux usées ou la communication autour de l’hésitation vaccinale et le soutien financier aux personnes qui sont sans statut. Chacun de ces projets vise à établir une démonstration prouvée de principes, dans l’espoir de catalyser une adoption et une mise en œuvre plus larges. Au-delà de cela, on observe des causes systémiques qui soulignent pourquoi les personnes de couleur, de statut socio-économique inférieur ou autrement marginalisées ont subi de façon disproportionnée le poids de cette pandémie. Concernant le déploiement actuel de la vaccination, nous constatons également que ces mêmes quartiers, alors qu’ils sont plus durement touchés par la pandémie, font par ailleurs face à un taux de couverture vaccinale plus faible. L’examen des questions systémiques doit faire partie de la réflexion alors que nous nous dirigeons vers une reconstruction.

Comme je l’ai dit au début, il est difficile de se souvenir de ce à quoi ressemblait notre état d’esprit avant que la pandémie ne soit déclarée. Je me souviens qu’en amenant ma fille à ce qui allait se révéler être sa dernière journée d’école en 2020, un autre parent s’était tourné vers moi en me disant : « Je suis fatigué d’entendre parler de ce virus. » Un an plus tard, je pense que nous sommes tous plus que fatigués non seulement d’en entendre parler, mais aussi de vivre avec lui. Mais si nous voulons aller de l’avant, la philanthropie peut en fait jouer un rôle important. Car elle est en mesure d’étudier et de financer l’action sur les causes profondes, de soutenir les personnes les plus touchées et d’être à la fois audacieuse et ambitieuse dans son approche au moment où nous cherchons à bâtir une société plus juste et plus résiliente.

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