10 juin, 2020
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Ne sous-estimons pas le capital social de Montréal-Nord

Par Diane Alalouf-Hall, doctorante en sociologie et chercheure au PhiLab Québec et Jean-Marc Fontan, professeur en sociologie à l’UQAM et codirecteur du Réseau PhiLab.

Au-delà des fragilités liées à l’âge ou à l’état de santé (maladies chroniques), l’épidémie du coronavirus frappe plus durement tant celles et ceux que la société a rendus vulnérables que celles et ceux qui s’en occupent. En effet, ce n’est pas tant l’âge des résidentes et résidents en Centres d’hébergement de longue durée (CHSLD) qui justifie l’éclosion récente du Covid-19 sinon l’absence d’une politique décente du vieillissement et la nécessité de leur consacrer, à eux et à leur personnel soignant, les ressources en quantité et en qualité requises.

À l’échelle des territoires, tous les quartiers de Montréal ne sont pas égaux face à l’épidémie de la Covid-19. À l’heure actuelle, Montréal-Nord compte 2 287 cas confirmés de Covid-19, soit près de 9% des cas montréalais et 5% des cas au Québec, et 170 décès qui représentent 4% des personnes décédées de cette maladie. Montréal-Nord, l’un des secteurs les plus défavorisés du Canada, est désormais le quartier qui compte le plus de personnes contaminées par la COVID-19 au Québec. Face à la gravité de cette situation, comment soutenir l’arrondissement qui a été le plus durement frappé ? Pour répondre à cette question, un webinaire a été organisé le 28 mai 2020 par Fondations philanthropiques Canada (PFC). Intitulé « COVID-19, Montréal-Nord et la riposte de la philanthropie québécoise », animé par Felix-Antoine Veronneau de PFC, il a donné la parole à Steves Boussiki, directeur de la Table de quartier de Montréal Nord ; Bochra Manaï, directrice de Parole d’excluEs et Christine Black, mairesse de l’arrondissement de Montréal-Nord. Nous résumons ici leurs propos.

        1. Montréal-Nord n’en est pas à sa première crise

Montréal-Nord vit actuellement une crise pandémique dans la crise plus profonde, mais évidemment ce n’est pas la première fois. Pauvreté, violence policière, racisme, insalubrité dans le bassin immobilier locatif et insécurité publique sont les composantes d’une crise qui perdure et dont le point culminant en 2008 est symbolisé par le décès de Fredy Villanueva suite à une bavure policière. Véritable onde de choc pour la population, cette tragédie a bien mis en évidence les capacités d’apprentissage et de résilience du territoire et de sa population.

        2. Montréal-Nord, un tissu social tissé serré pour lutter contre la COVID19

Pour faire face à l’actuelle épidémie, la solidarité de proximité ou de voisinage, déjà très présente dans Montréal-Nord, s’est amplifiée depuis mars dernier. Bochra Manaï et Steve Boussiki en sont témoins en raison des activités réalisées sur le terrain par leurs organisations respectives.

Deux initiatives illustrent l’importance de cette solidarité dans l’actuelle crise sanitaire. D’abord, mentionnons le travail de proximité initié par Parole d’excluEs avec l’initiative « porte-voix » développée en collaboration avec le Poste de quartier 39, la Fédération des travailleurs du Québec et le syndicat SCFP-Québec. L’objectif est de s’assurer que les informations sur les mesures de confinement et les gestes barrières arrivent à tous les citoyens et citoyennes dans une langue avec laquelle ils et elles sont le plus confortable.

Ensuite, mentionnons aussi le travail fait par des « citoyens-nes relais », lesquels jouent le rôle de courroie bidirectionnelle de transmissions des organismes aux citoyens et de ces derniers vers les autorités. Malgré les défis du confinement et en complément de l’initiative « Porte-voix », le fait de pouvoir compter sur ces personnes relais a permis de faire percoler les informations auprès des personnes qui sont sans accès à internet ou qui n’ont pas accès à une ligne téléphonique.

        3. Covid-19, des consignes générales qui excluent encore un peu plus le territoire

En situation de pandémie, le fait de garder son emploi pourrait être considéré comme un facteur atténuant, à condition que l’exercice de cet emploi se fasse de manière sécuritaire. Le personnel des institutions de santé et de services sociaux est plus vulnérable à contracter la maladie et à la propager par contagion communautaire. Cette situation est bien présente Montréal-Nord où un nombre important de travailleur-es en première ligne est à pied d’œuvre dans des emplois dits essentiels. Ces emplois sont majoritairement occupés par des femmes des minorités visibles.

Après deux mois de confinement dans des logements très urbains, les familles de l’arrondissement sortent à nouveau pour fréquenter les parcs. Toutefois, ces derniers sont moins nombreux dans Montréal-Nord que dans d’autres arrondissements de Montréal. Il devient alors plus difficile de respecter la distanciation sociale quand 85 000 habitants-es se partagent une vingtaine de parcs de petites superficies. Comment faire des espaces verts quand les ressources pour acheter des grands terrains sont absentes mentionne Christine Black mairesse de l’arrondissement ? Si l’on veut plus de justice et d’équité, cela passe entre autres choses par un meilleur aménagement du territoire, des accès à des espaces verts de qualité et en nombre suffisant.

        4. Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde

Montréal-Nord a démontré à maintes reprises une résilience exemplaire à travers les crises actuelles et passées. Dès le début de la crise sanitaire, les citoyens et les citoyennes ont développé des actions d’entraide et de solidarité : soutien à l’épicerie, distribution de repas à des familles, etc. La municipalité a mis en place des actions sécuritaires (installation de corridors de sécurité, accès aux masques et au dépistage) et a transféré des fonds à des organismes ayant une connaissance fine des enjeux locaux (Centraide du Grand Montréal et fonds Desjardins). Les organismes communautaires ont dû ajuster leurs pratiques afin de ne pas rompre le lien avec les communautés.

Ce webinaire a été l’occasion de réitérer un appel à qui voudra bien l’entendre, à savoir :

  1. ne pas sous-estimer les capacités des citoyens et citoyennes de Montréal-Nord à faire face aux crises exceptionnelles;
  2. la nécessité, pour les bailleurs de fonds publics ou sociaux de poursuivre la lutte contre les inégalités à travers les actions et le travail de plaidoyer fait par des organismes de proximité;
  3. l’importance, pour les services privés et publics d’agir de façon préventive afin de ne pas créer des environnements, territoriaux, à l’image du nord-est de Montréal-Nord, ou organisationnels, à l’image des Centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD), où les négligences et le sous-financement créent des situations problématiques là où le bonheur et le bien vivre devraient être au rendez-vous.
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