25 avril, 2022
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Une vision pour l’avenir : Paul Nazareth

Fondations Philanthropiques Canada

Alors que le monde qui nous entoure change, le secteur social sans but lucratif et de la bienfaisance s’adapte. La philanthropie doit faire de même. Notre secteur constitue une facette fondamentale de la société civile, et nous renouveler est une priorité. Le statu quo ne suffit pas. Les inégalités sont omniprésentes dans nos collectivités, et nous devons intensifier nos efforts pour relever les défis mondiaux. Dans sa nouvelle série de publications, « Une vision pour l’avenir », FPC a demandé à des dirigeants d’organismes sans but lucratif de nous faire part de leurs perceptions de la situation actuelle de notre secteur, de son rôle et de la direction à prendre pour son assurer son avenir. Nous présenterons régulièrement de nouveaux témoignages, à la fois sous forme de billets de blogue et de balados, tout au long du printemps 2022.

Quelles sont les trois choses qui vous motivent aujourd’hui dans le secteur de la bienfaisance et sans but lucratif ?

  1. Il fut un temps où le pouvoir était détenu, voire même monopolisé, par des individus ou des entités de notre secteur. Grâce à la croissance des offres de tierces parties, le pouvoir s’est élargi, et des modes de financement, des partenariats et un état d’esprit par rapport au bien social inédits ont pris racine dans la conscience collective. Bien que nous ayons parfois vraiment craint de « perdre le contrôle », le résultat est plutôt remarquable lorsque le pouvoir repose entre les mains de collectivités bienveillantes et d’individus créatifs et entrepreneurs.
  2. La technologie dynamise la mobilisation de capital social. Qu’il s’agisse de technologie sans contact (tiptappay.ca), de cryptophilanthropie, de portefeuilles numériques ou de testaments en ligne avec dons intégrés, il existe plusieurs façons, accessibles à tous, de donner et de faire du bien partout au Canada.La pandémie a également forcé notre secteur à accélérer l’adoption de la technologie. Il y a à peine un an, il était presque impossible d’organiser une vidéoconférence, et maintenant, la collaboration à distance et les relations intellectuelles sont possibles grâce aux ressources nécessaires.
  3. Les gens! Nous mettons enfin en valeur le potentiel de la diversité dans notre secteur. Cette diversité n’est pas seulement marginale; elle permet de faire entendre davantage les communautés rurales, les communautés neurodivergentes et les secteurs correspondants (banques, technologies, citoyens locaux), et la rencontre de ces nouveaux pairs est très stimulante. J’ai hâte que nous puissions de nouveau voyager pour commencer à collaborer davantage.

Quels sont les trois éléments qui doivent évoluer pour créer une communauté philanthropique plus durable pour tous les habitants du Canada?

Je me rapporte souvent à l’excellente feuille de route sur le secteur de la bienfaisance dans le rapport du Sénat (https://sencanada.ca/fr/info-page/parl-42-1/cssb- catalyseur-du-changement/), et j’aimerais voir des changements s’opérer dans les trois domaines suivants :

  1. Nous reconnaissons nos différences dans des débats très émotifs à propos « des donateurs versus la collectivité ». J’aimerais qu’on admette davantage que l’avancement sur le plan universitaire est un autre domaine de contribution aux organismes communautaires sans but lucratif, et que oui, la cryptophilanthropie approche à grands pas et l’anxiété concernant le métavers existe, mais c’est un tout autre monde par rapport aux questions de diversité, de justice, et d’égalité sociale. Aucun besoin d’être aussi radical; nous pouvons avoir chacun nos domaines et respecter ce que les autres font, pourvu que nous ayons tous la volonté de réduire les dommages quand c’est possible.
  2. Il existe un nombre incroyable d’ouvrages sur les dommages causés par la philanthropie, car les plus nantis l’utilisent comme moyen d’évasion fiscale. Dans le secteur du bien collectif, nous sommes nombreux à savoir que c’est par les impôts que nous recevons la plus grande part de financement des organismes sans but lucratif et des gouvernements de tous les paliers. Selon moi, la philanthropie et la fiscalité ne devraient pas être conflictuelles; toutefois, en tant que réalité de la justice sociale, nous devons mettre en valeur les avantages fiscaux dans notre secteur tout en appuyant l’imposition des plus nantis et des sociétés qui, pendant des générations, ont causé du tort en essayant de se soustraire à leurs obligations fiscales à tous les niveaux.
  3. Pour assurer la durabilité, nous devrons procéder à un rééquilibrage majeur; nous devons remettre en question la façon dont nos fondations investissent, et pas seulement nous demander qui bénéficient des fonds. Nous devons nous interroger sur le lien qui existe entre la consolidation, l’utilisation et les dommages causés par bon nombre de nos philanthropes et sociétés les plus réputés. Nous devons examiner de plus près les individus qui deviennent très fortunés et qui versent en dons une petite somme pour être reconnus comme philanthropes. Nous devons également réévaluer la façon dont nous envisageons la durabilité sur le plan environnemental et le capital humain ainsi que la façon dont nous exerçons nos activités.

Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir alors que nous continuons notre lutte contre la COVID-19?

Ma réponse sera très directe : mon espoir est mince.

Nous devons tenir compte de la positivité toxique; en 2021, notre réservoir d’espoir s’est complètement vidé, et en 2022, alors que nous avons l’impression d’arriver à bout de cette crise, nous devons remplir le réservoir. Nous avons BEAUCOUP de remplissage à faire. Pour ma part, ce sont les gens qui me donnent de l’énergie et de l’espoir : les voir, les entendre, apprendre d’eux, et pas seulement sur un écran, casser la croûte ensemble, être présent sur le terrain et dans la collectivité, comme avant.

Nous sommes nombreux à avoir fait un travail d’introspection pendant la COVID-19, et nous avons un plan d’attaque sur ce que nous voulons faire et être « après ». Je sais ce que je veux : passer plus de temps sur le terrain et avec mes pairs, faire plus de réunions en marchant, savourer de bons repas et, bien sûr, avoir plus d’occasions de se rassembler! J’ai hâte de regarder mes pairs dans les yeux, de reprendre le travail en trois dimensions et non sur un écran à deux dimensions.

Si vous pouviez changer une chose dans le secteur sans but lucratif, ce serait quoi?

Un proverbe africain dit : « Seul, on va plus vite, mais ensemble, on va plus loin. » On a soulevé des enjeux importants sur le plan racial et de la justice sociale durant la pandémie et je me suis posé une question difficile : avons-nous vraiment fait bouger les choses seuls

Logement, faim, soins de santé, changements climatiques… les gouvernements de tous les niveaux ont transféré ces problèmes à notre secteur. Avons-nous réalisé des progrès considérables à lutter contre ces fléaux humanitaires, ou ceux-ci ont-ils dégénéré à cause des gouvernements et des sociétés qui les ont repoussés vers les organismes sans but lucratif sans leur fournir de financement?

Tout le monde veut financer notre travail, nos projets, mais personne n’a la capacité de bien faire les choses ni de payer notre personnel à un salaire décent (misère! concurrentiel?). J’aimerais vraiment nous voir tous assis à une même table pour résoudre de manière plus équitable les plus grands problèmes de notre époque. Et j’aimerais affirmer que l’une des façons d’y arriver, c’est d’œuvrer à la réconciliation avec les Autochtones, qui peuvent nous aider grâce à leur sagesse millénaire dont nous n’avons pas encore bénéficié. Mon équipe fait partie de la cohorte 2022 du cercle Partners in Reciprocity (https://www.the-circle.ca/partners-in-reciprocity-2022.html), et il est honteux de constater que les solutions, les perspectives et les ressources auxquels ont accès nos communautés autochtones ont été détruites et ignorées. Il ne s’agit pas seulement d’aider les communautés à qui nous avons créé du tort, mais de reconnaître ce qu’elles ont à nous enseigner.

Qu’est-ce qui ne changerait pas?

Au cours des dernières années, nous avons beaucoup discuté de « l’efficacité », de la nécessité pour les organismes de bienfaisance de réduire les coûts. Toutefois, où ce concept de chaîne d’approvisionnement « à la demande » nous a-t-il conduits? Vers une économie plus rationalisée, bien sûr, mais aussi plus déficiente. Une économie qui ne considère pas les travailleurs pigistes comme étant des employés, qui exploite les femmes et qui n’offre pas de soins et un #TravailDécent aux enfants. Les milliardaires sont plus nombreux que jamais, tout comme les personnes vulnérables.

Je n’ai jamais autant senti que nous avions besoin d’une économie saine et indépendante, et d’écosystèmes de biens collectifs axés sur l’endroit, l’espace et les gens. Le pouvoir et ses représentants sont trop concentrés dans les centres urbains, alors que nos campagnes, les régions nordiques et les diverses communautés possèdent une grande sagesse encore inexploitée. Pouvons-nous retirer le pouvoir des mains d’une minorité pour voir la réalisation du potentiel d’un plus grand nombre?

Je l’espère.

Quelle est l’importance des fondations pour le bien-être des Canadiens?

C’est une bonne question, compte tenu des données démontrant que bon nombre de fondations n’ont PAS financé de collectivités, de groupes défendant la justice sociale et de causes qui touchent la vie quotidienne des Canadiens. Sont-elles importantes pour la majorité ou pour une poignée de personnes? Je suis heureux que FPC et FCC, nos champions des fondations, posent plus de questions et accueillent davantage de discussions pour remettre en question le statu quo.

Le travail de fondations novatrices comme la fondation Inspirit (en soutien à la diversité au Canada), la fondation Upside (mobilisation des entrepreneurs avant de se lancer au public et de devenir philanthropes), la fondation des Centres Trinité (protection de 28 000 bâtiments religieux des promoteurs immobiliers au Canada afin qu’ils demeurent des actifs du secteur sans but lucratif) est remarquable, unique et précieux. Mais il en existe plusieurs autres qui s’enrichissent (peut-être par inadvertance, en raison des conseils reçus relativement à un état d’esprit d’investisseur), finançant des causes et des organismes dans l’intérêt d’un petit nombre.

D’un point de vue strictement personnel, en constatant l’énorme quantité de temps et d’énergie gaspillés durant les débats sur le contingent des versements en 2021, alors que nous avions déjà une feuille de route énonçant les priorités (https://sencanada.ca/fr/info-page/parl-42-1/cssb-catalyseur-du-changement/), je me demande chaque jour si nos efforts permettent vraiment d’assurer la prospérité ou si nous ne faisons que déplacer de l’argent.

J’ai eu l’honneur récemment d’agir à titre de rédacteur invité pour le magazine Foundation (https://issuu.com/dmn.ca/docs/fmjulaug2021_w?fr=sYzY1ZTQyNDExMzk), où j’ai réuni des leaders qui, selon moi, devaient s’exprimer sur la philanthropie et la réconciliation axées sur les Autochtones, en particulier Sharon Redsky.

Quels sont les enjeux les plus urgents auxquels le gouvernement doit porter attention à l’heure actuelle en ce qui concerne le secteur philanthropique?

En ce moment même? Le gouvernement doit assurer la survie du secteur! Bien sûr, les universités et les hôpitaux seront toujours financés et toujours présents, mais des YMCA locaux, des petits organismes sans but lucratif ou des organismes de bienfaisance locaux dont le travail touche réellement la vie des Canadiens chaque jour font faillite.

Je soutiens entièrement Imagine Canada et les autres organismes qui demandent à tous les paliers de gouvernement de nous financer, et pas seulement notre travail. On ne peut pas nourrir les gens sans nourriture, cuisine ou bénévoles, et cet écosystème a besoin d’un électrochoc en cette sortie de pandémie.

Quelles sont les réformes réglementaires les plus importantes que le gouvernement pourrait mettre en place dès maintenant afin d’avoir une incidence majeure sur le secteur philanthropique?

Je n’ai pas l’énergie pour une autre étude. Nous avons cette feuille de route https://sencanada.ca/fr/info-page/parl-42-1/cssb-catalyseur-du-changement/ du projet de loi s-216 (https://www.parl.ca/legisinfo/fr/projet-de-loi/44-1/s-216). Je veux passer moins de temps à discuter de ce qu’il faut faire, et agir davantage pour aider notre secteur et les Canadiens dans leur vie quotidienne

Complétez ces phrases :

À quoi devrait ressembler le secteur de la philanthropie de l’avenir… AUX PERSONNES QU’IL SOUTIENT. Et non aux personnes qui le financent et le contrôlent.

Pour que la philanthropie renouvelle son contrat social avec les Canadiens, il faut… que nous déployions davantage d’efforts pour bâtir la confiance à tous les niveaux. La transparence et la responsabilité sont employées à toutes les sauces, mais si nous permettons uniquement aux grandes sociétés de nous représenter et de parler en notre nom, les gens n’auront pas de sentiment d’appartenance au secteur. Nous pouvons multiplier les graphiques sur l’incidence sur le PIB et sur le nombre de personnes qui travaillent et font du bénévolat dans le secteur, mais si on ne connaît personne qui y travaille (les deux millions de personnes qui doivent être fières de compter parmi eux), il n’y a pas de sentiment d’appartenance.

Pour ma part, je ne me suis jamais senti aussi désabusé envers les campagnes des grandes sociétés, des philanthropes qui créent de la souffrance et redonnent 0,0001 % à la collectivité qu’ils ont écrasée et aux grands organismes de bienfaisance. Jamais je n’ai senti un tel appel de la collectivité, des gens sur le terrain, des gens qui font le bien, qui se donnent corps et âme pour prendre soin de tous les êtres (humains et autres) qui vivent sur la Terre avec nous.

Paul Nazareth travaille dans le secteur de la philanthropie au Canada depuis plus de 20 ans. Il est actuellement vice-président, Formation et Développement à l’Association canadienne des professionnels en dons planifiés (ACPDP); il a auparavant occupé le poste de vice-président de l’organisme CanaDon. Il a été conseiller en philanthropie dans une firme de gestion de patrimoine nationale et a passé plus de 10 ans au sein d’organismes de bienfaisance de toute taille. Paul siège au conseil de plusieurs organismes de bienfaisance, dont Circle on Indigenous Philanthropy, Carleton University’s Masters in Philanthropy and Nonprofit Leadership program, et agit comme conseiller pédagogique principal du programme Master Financial Advisor in Philanthropy (MFA-P), dirigé par l’ACPDP, Knowledge Bureau et Spire Philanthropy. Il enseigne souvent dans les réseaux de conseillers comme CPA, Advocis et Estate Planning Councils. Paul écrit sur la philanthropie dans diverses publications et participe régulièrement à des émissions de la radio et de la télévision nationales pour discuter des liens entre la philanthropie et la générosité.

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