16 février, 2015
Du président

Réflexions sur un secteur dans le brouillard

De Hilary Pearson

La publication récente de nouvelles données de Statistique Canada sur les dons et le bénévolat nous ramène à certaines questions qui dépassent le cadre de la bienfaisance et des dons. Pourquoi la plupart des choses que nous « savons » sur notre secteur proviennent-elles de données centrées sur les dons? Le secteur dit caritatif se résume-t-il aux dons de bienfaisance et aux bénévoles? Que savons-nous vraiment au sujet de ce que nous sommes au sein de ce secteur aux appellations multiples (secteur caritatif, sans but lucratif, bénévole, communautaire, social; société civile; tiers secteur)? Comment même savoir que nous parlons bien de la même chose? Sommes-nous un secteur dans le brouillard?

À mon avis, la réponse est oui. Pourquoi? Car nous manquons de données complètes sur nous-mêmes. Et surtout parce que nous n’avons pas une influence importante auprès du public. Sur la question des données, nous en savons probablement plus sur la quantité de ciment qui a été produite la semaine dernière que sur le nombre de personnes qui travaillaient dans notre secteur. Statistique Canada n’a pas été particulièrement efficace dans la collecte de données sur notre secteur, se concentrant désormais presque exclusivement sur ces statistiques sur les dons et le bénévolat qui continuent de mettre l’accent sur la philanthropie et non sur les retombées sociales et économiques. Nous n’avons pas de base de données sectorielle à jour nous indiquant qui nous sommes en termes de nombre d’employés, de salaires versés ou de retombées économiques générées. De plus, la polarisation de l’attention publique sur les données concernant les dons de bienfaisance engendre des idées fausses en ce qui a trait aux sources de fonds les plus importantes dans ce secteur et à la manière dont ces fonds devraient être dépensés pour mieux servir les bénéficiaires ultimes. Beaucoup plus d’attention est accordée aux frais administratifs ou généraux dans le secteur sans but lucratif que dans les secteurs public et privé, où les frais d’exploitation d’une entreprise et de la prestation des services n’est pas la seule ou principale mesure de la valeur.

Plus fondamentalement, nous n’avons pas de porte-parole influent auquel nous pouvons nous adresser et parler de nous-mêmes. Nos moyens à l’échelle pancanadienne sont limités. Nous avons relativement peu d’organes de représentation et la plupart d’entre eux sont dans une situation financière précaire qui limite leurs capacités et leur influence. Les organes et comités consultatifs qui existaient il y a dix ans pour offrir au secteur la possibilité de transmettre des messages et des recommandations aux décideurs fédéraux n’existent plus ou ont subi des coupures. Le Conseil RH pour le secteur communautaire, le Conseil national du bien-être social, le Comité consultatif des politiques de la Direction des organismes de bienfaisance de l’ARC, la Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie et le Réseau canadien de recherche en politiques publiques, pour ne nommer que ceux-là, ont tous disparu. Toute organisation devrait être en mesure de justifier son existence et y subvenir par l’entremise de ceux et celles qui bénéficient de son travail, mais, comme nous le savons, cela n’est pas toujours le cas. Faute d’infrastructure, il y a eu une perte nette de capacité d’exprimer des opinions et de faire des recommandations fondées sur des données probantes. Ajoutons à cela l’opinion selon laquelle le secteur, surtout celui des organismes de bienfaisance enregistrés, est destiné à fournir des services et non à défendre des positions sur des questions de politiques, et nous nous trouvons devant un secteur relativement silencieux, invisible aux décideurs et au public, qui n’a pas d’image de marque reconnaissable à part celle de la bienfaisance.

Cela est ironique, étant donné que le secteur public, qui est censé donner naissance aux idées en matière de politiques, se tourne de plus en plus vers l’extérieur pour trouver des solutions novatrices ou créatives à des problèmes sociaux complexes, que ce soit en santé, en éducation, en urbanisme, en environnement ou dans d’autres domaines. Pour donner naissance à des solutions créatives, il faut prendre des risques, avoir un esprit entrepreneurial et repousser les limites, ce que les organismes du secteur social sont parfaitement en mesure de faire. Il y a donc des possibilités et un besoin énormes d’interactions entre le secteur et les gouvernements qui dépassent le modèle traditionnel de la prestation de services. Dans le cadre de la prestation de services, il existe un potentiel d’innovation que les organismes du secteur social peuvent explorer et qu’ils explorent effectivement.

Pourrions-nous collaborer plus souvent et plus efficacement en vue de favoriser l’innovation dans le domaine des politiques publiques si le brouillard enveloppant notre secteur était moins épais? Sans aucun doute. Nous devons, en tant que secteur, trouver des façons de nous dévoiler en racontant notre histoire et en multipliant les efforts pour nous rapprocher des responsables des politiques et leur faire connaître nos forces et nos idées. Nous sommes parfaitement capables de dissiper un peu ce brouillard en collaborant davantage entre nous. Nous avons des atouts formidables à mettre à contribution en termes de connaissances communautaires, d’expérimentation sur le terrain, d’évaluation des besoins et de déploiement efficace des ressources, de même qu’un engagement énorme. Levons le voile et trouvons les meilleurs moyens de nous rendre plus visibles en 2015, indépendamment du fait que les autres nous regardent à travers le prisme de la philanthropie!

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