12 février, 2021
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Réflexions sur l’équité en matière de financement pour les communautés noires

Orville Wallace, directeur des programmes et des initiatives stratégiques, la Fondation Laidlaw

Dans l’univers de la philanthropie, quand on s’aventure à observer où se situent les lieux de pouvoir et de ressources, il ne faut pas s’étonner de constater que les organismes noirs en arrachent pour survivre et garder leurs portes ouvertes. De nombreux organismes de terrain dirigés par des Noirs fonctionnent sans autres locaux que des domiciles particuliers, et pourtant ils ont une large et cruciale portée dans la mesure où ils fournissent des services à certaines des personnes les plus confrontées à des obstacles au sein de nos communautés. Bon nombre des organismes dirigés par des Noirs offrent des services dans des secteurs où la plupart des équipes des organismes généralistes n’ont pas de présence ou n’ont ni le bagage ni l’expérience pour assurer des services adaptés. Ce n’est là qu’un exemple de la façon dont de nombreux organismes de terrain dirigés par des Noirs offrent des programmes, tout en naviguant dans les tempêtes du manque de ressources et du « non-financement ».

Récemment, j’ai assisté au webinaire FPC intitulé : « Closing the Gap, seeking funding fairness for Black Communities » (Combler le fossé : à la recherche d’une équité en matière de financement pour les communautés noires). Le webinaire a été animé par Liban Abokar de la Foundation for Black Communities/Fondation pour les communautés noires et accueillait quatre autres panélistes. Parmi ceux-ci, figuraient Jacqueline Copeland du Black Philanthropy Month et de The Wise Fund, Sadia Zaman de la Inspirit Foundation, Fabrice Vil de Pour-3— points et Rebecca Darwent de la Foundation for Black Communities/Fondation pour les communautés noires. Chaque panéliste a partagé son expérience personnelle et ses idées bâties en travaillant avec les bailleurs de fonds. La discussion s’appuyait sur le rapport intitulé « Unfunded/Non financé » publié en décembre 2020. Ce rapport met en lumière la réalité troublante du sous-financement récurrent au fil des années des organismes dirigés par des Noirs lorsqu’on le compare aux financements accordés à d’autres organismes communautaires représentant des milieux différents. L’une des nombreuses statistiques significatives de ce rapport mentionne que : « Pour chaque 100 $ versé globalement par les 15 principales fondations communautaires, seulement 7 ¢ sont allés à des organismes dirigés par des Noirs et seulement 70 ¢ sont allés à des organismes offrant des services à des populations noires. »

Depuis les huit dernières années, j’ai travaillé dans le secteur philanthropique et j’ai été au premier rang pour observer les défis auxquels sont confrontés les organismes noirs lorsqu’ils naviguent dans les eaux agitées du financement. Bon nombre de ces défis découlent d’une histoire qui s’étale sur des centaines d’années. Ils se rapportent à l’héritage du colonialisme, de l’esclavage, du patriarcat, du capitalisme et à d’autres enchaînements de faits et événements qui ont établi la répartition actuelle de la richesse, du pouvoir, des ressources et du statut. Lorsque nous examinons le secteur philanthropique aujourd’hui, l’influence de bon nombre de ces héritages demeure vivante et active au sein d’une bonne partie des fondations canadiennes. Si on analyse rapidement l’éventail des fondations existantes au Canada, la grande majorité des membres du conseil d’administration et des cadres supérieurs de celles-ci s’identifient comme étant blancs. Dans bien des cas, les hommes blancs continuent d’être la voix dominante quand vient le temps de constituer les conseils d’administration. Ce manque de diversité entraîne un manque d’innovation dans les idées, un manque de connexions/relations avec des personnes qui viennent de milieux sociaux différents. Cela participe à une culture de fonctionnement et de pensée qui ne change pas et qui reproduit encore et encore les mêmes schémas de distribution de financements. Il en résulte un état d’esprit immuable et biaisé chez nos hauts dirigeants et selon lequel le secteur philanthropique est neutre et fonctionne comme s’il n’y avait pas de racisme anti-Noirs. Par conséquent, lorsqu’il s’agit de prendre des décisions en matière de financements, nous avons laissé aux responsables de ces fondations le pouvoir d’évaluer les demandes de subvention en incluant dans le processus leurs propres idées personnelles sur la communauté noire. Cela aboutit à un processus par lequel le pouvoir discrétionnaire d’un individu d’évaluer et de répondre aux questions ou aux besoins exprimés dans des demandes de financement engendre un résultat négatif pour de nombreuses communautés noires. Ces préjugés et stéréotypes existent également au sein d’équipes bénévoles responsables des subventions. Le manque de Noirs, d’Autochtones et de personnes racialisées au sein des conseils d’administration, à des postes de direction ou de gestion, ainsi qu’au sein de comités bénévoles d’évaluation des subventions joue un rôle important dans le déficit actuel de financement au profit des communautés noires.

Voici quelques réflexions qui font suite à la discussion du webinaire :

  1. La philanthropie n’a pas vocation à et ne peut pas résoudre un enjeu social. Par exemple, pour ce qui est du racisme à l’encontre des Noirs, le problème est que l’on fait face à un échec sociétal qui concerne l’ensemble des communautés noires. Le rapport « Unfunded/Non financé » fournit une preuve concrète de ce que la communauté noire dit depuis des décennies. Il y a un manque de Noirs aux postes décisionnels. Les membres des conseils d’administration et les cadres supérieurs devraient s’atteler à accroître la diversité au sein des équipes de décideurs en charge des subventions et à renforcer la confiance entre les bailleurs de fonds et la communauté noire. Avoir un système de financement qui opprime les Noirs et qui restreint les financements aux communautés noires est un problème que les « gardiens » du système doivent régler. Ce n’est pas à la population noire de le régler.
  2. Il y a un manque d’accès au capital social. Le panel du webinaire a convenu qu’il n’y avait pas de vraie justice tant et aussi longtemps que tous les individus n’ont pas un accès égal au capital social. Les conclusions du rapport « Unfunded/Non financé » mettent plus encore l’accent sur ce point. Le rapport indique que : « Les 10 principales fondations, représentant plus de 10 milliards de dollars d’actifs, ont versé 0,03 % de leurs fonds à des organismes dirigés par des Noirs au cours des exercices 2017 et 2018, et 0,13 % de leurs fonds à des organismes desservant des populations noires au cours de la même période. » Établir un accès à du capital social passe aussi par l’établissement de relations. Cela implique d’avoir une intention, de faire un effort, pour inclure des Noirs dans les discussions qui mènent à l’élaboration de stratégies de financement. Il faut aussi faire preuve de plus de volontarisme dans l’embauche de personnes issues des communautés noires et dans le partage direct d’informations avec ces communautés.
  3. Les organismes noirs doivent souvent masquer l’identité propre de leurs projets. Depuis des années, les organismes noirs doivent à se conformer à la culture dominante du secteur philanthropique. Cela implique, pour espérer recevoir des fonds, de ne pas préciser qui est son public cible au moment de compléter des demandes de subvention. Un panéliste a déclaré que, pour se conformer au système, il devait bâtir autour de son projet une structure qui n’était pas dirigée par des Noirs. Depuis quelque temps, nous commençons à voir des appels à candidatures demandant effectivement aux organisations de s’auto-identifier et d’indiquer qui est leur public cible. Toutefois, il reste encore pas mal travail à faire pour donner la priorité au financement des organismes noirs.
  4. Il y a un présupposé selon lequel les organismes noirs sont de petite taille. Et ils ne bénéficient pas d’un soutien volontariste propre à les faire grandir. « Il y a comme une règle qui veut qu’un organisme noir puisse être grand, mais pas trop grand. » Car l’hypothèse de départ, pour la plupart des bailleurs de fonds, c’est que les organismes noirs sont de petites organisations. Historiquement, les organisations noires n’ont pas été soutenues d’une manière à s’étendre en raison du paradigme de financement qui s’applique à elles. Les fondations doivent d’abord reconnaître que le racisme anti-Noirs existe et que le secteur philanthropique n’est pas neutre. Nous devons d’abord identifier le lieux où il existe des inégalités et reconnaître cette existence, puis nous devons nous diriger vers la création d’une stratégie qui s’attaque aux inégalités auxquelles sont confrontés de nombreux organismes dirigés par des Noirs.
  5. Le subventionnement basé sur la confiance implique que les fondations se tournent vers du subventionnement vraiment participatif. Le temps est venu pour les bailleurs de fonds d’évaluer véritablement leurs systèmes d’octroi de subventions et d’apporter les ajustements nécessaires pour réduire les préjugés et les disparités et pour devenir plus inclusifs. Réduire les préjugés commence par faire de l’équité un élément clé de la culture et de la stratégie de chaque fondation. Il incombe aux fondations de prendre leurs responsabilités et de renforcer leurs liens de confiance avec la communauté noire. Cela implique de surmonter les préjugés dans les processus d’embauche et de promotion, et de faire montre d’une réelle volonté de libérer de la place pour du personnel noir au sein des équipes dirigeantes et décisionnelles.
  6. Quels sont les objectifs que la Foundation for Black Communities/Fondation pour les communautés noires doit atteindre? Pour cette fondation, les objectifs sont de :
  • donner la priorité à l’octroi de fonds aux communautés noires selon un modèle de « philanthropie communautaire, » un modèle qui donne « aux communautés noires l’autonomie nécessaire pour choisir comment, quand et où l’argent est dépensé. »
  • être un partenaire actif du secteur philanthropique en collaborant à des initiatives qui font avancer la cause des communautés noires.
  • faire progresser les politiques pour s’assurer que les communautés noires soient plus présentes dans le paysage du financement
  • soutenir davantage d’organismes noirs pour que ceux-ci restent actifs au sein de cet écosystème

En conclusion, comme Jacqueline Copeland l’a dit lors de la discussion : « Vous ne pouvez pas résoudre des problèmes que vous ne pouvez pas nommer. » Pour que la philanthropie fasse progresser l’équité vis-à-vis de la communauté noire, elle doit d’abord faire face aux chiffres : ceux des organismes financés comparés à ceux des organismes qui ne le sont pas. Il est impossible de combattre les inégalités dans l’octroi de subventions si nous refusons de regarder où celles-ci se situent. Les fondations doivent montrer leur volonté d’établir un engagement à long terme à investir dans la communauté noire, plutôt que de simplement dépenser de l’argent pour des soutiens à la communauté noire limités dans le temps. Je crois que la Foundation for Black Communities/Fondation pour les communautés noires est essentielle et qu’elle doit être dotée de ressources afin qu’elle puisse vraiment répondre aux besoins des organismes noirs partout au Canada. Cependant, le travail ne devra pas simplement s’arrêter là! Afin de mieux servir la communauté noire par le biais de la philanthropie, nous devons tous prendre le temps de faire une pause, de réfléchir, d’examiner les données encore dispersées et de prendre des initiatives pour identifier les enjeux clés qu’il faut traiter et qui, une fois traités, permettront un véritable changement.

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