7 août, 2020
Blogue Invites

Se lancer dans un programme ambitieux, global, interconnecté et collaboratif sur les changements climatiques

Jacqueline Colting-Stol, étudiante en doctorat (École de service social, Université McGill) et membre du PhiLab

Alors que la crise climatique s’aggrave à travers le monde, les fondations et les autres acteurs du secteur philanthropique s’accordent à considérer les changements climatiques comme une priorité immédiate nécessitant une intervention ambitieuse. Avec les catastrophes climatiques actuelles et celles qui s’annoncent, les inégalités croissantes et l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES)i, la crise climatique est une menace pour l’existence même de notre espèce et pour la planète.

Pour préserver l’environnement et bâtir des communautés durablesii, il est essentiel d’accroître la présence de l’action pour le climat dans le secteur philanthropique par la mise en commun des ressources et par des efforts collectifs. Toutefois, les activités reliées aux changements climatiques demeurent l’un des secteurs les moins financés par les fondations au Canada comme à l’étranger.

De nombreux acteurs du secteur philanthropique ont commencé à remettre en question ce statu quo, mais ils ont des difficultés à prendre des mesures concrètes pour aller de l’avant avec un agenda pour le climat. Alors que la coordination stratégique serait essentielle pour obtenir les changements larges et profonds qui sont nécessaires, les stratégies sont désordonnées, fragmentées ou se heurtent à des obstacles politiques et structuraux à leurs mises en œuvreiii.

Un changement se dessine actuellement pour soutenir l’action pour le climat au travers d’actes ambitieux, d’influences sur les politiques, de mobilisations de terrain et de solutions communautaires, mais ce changement ne répond pas au besoin d’un changement systémique profond. En définissant un programme d’action pour le climat et en basculant vers un concept de justice climatique qui s’appuie sur des réponses issues du terrain face aux changements climatiques les fondations se débattent (et se perdent) souvent dans des arguties conceptuelles autour de l’innovation, des échelles et des écarts, des mesures et de la mesurabilité, des capacités et des portées géographiquesiv.

Au cours des dernières années, ces carences en matière de coordination, d’innovation et de moyens se sont partiellement comblées grâce à des efforts de collaboration menés, entre autres, par la Fondation McConnell, la Fondation Trottier, Environnement Funders Canada, The Circle on Philanthropy and Indigenous Peoples, par le biais d’initiatives telles que le Clean Economy Fund et le Low-Carbon Funders Group

Dans ce contexte, PhiLab (Réseau canadien de recherche partenariale sur la philanthropie) a organisé une rencontre réunissant plusieurs fondations intéressées à concevoir un programme de recherche et des initiatives qui pourraient faire progresser le rôle des fondations et des donateurs philanthropiques dans le soutien aux activités reliées aux changements climatiques et à l’action en faveur du climat. Les partenaires du projet sont les suivants :

  • PhiLab
  • Environmental Funders Canada
  • The Circle on Philanthropy and Indigenous Peoples
  • Fondations communautaires du Canada
  • EDGE Funders Alliance North American Steering Committee
  • Fondations philanthropiques Canada
  • Fondation McConnell

PhiLab s’associe à ces organismes à travers différents projets de recherche et de mobilisation des connaissances dans le but de :

  • Définir plus clairement les options offertes aux fondations pour les stratégies d’action pour le climat
  • Accroître la sensibilisation et contribuer à un langage commun sur le rôle de la philanthropie dans l’action en faveur du climat et d’une juste transition

Les façons d’aborder et d’affronter les changements climatiques varient considérablement selon les fondations. L’objectif de ce rapport est de présenter les diverses stratégies des fondations subventionnaires et de promouvoir et rendre plus claires les approches théoriques et les actions pratiques que les fondations peuvent entreprendre pour lutter contre les changements climatiques.

Ce rapport de recherche offre une vue d’ensemble sur huit exemples de cas de fondations qui s’engagent dans l’action climatique, de la documentation pertinente et plusieurs entrevues avec des informateurs clés. Le travail de ces fondations se définit selon un éventail d’approches, de rôles et de stratégies. L’accent est mis sur les fondations qui ont explicitement pris des engagements en matière de lutte contre les changements climatiques.

Exemples de cas sélectionnés :

Au Canada

À l’international

Le rapport original présente les façons dont les fondations subventionnaires abordent le problème, leurs stratégies pour faire changer les choses et les tactiques internes et externes qu’elles utilisent pour les aider à esquisser leur rôle dans la lutte contre les changements climatiques. Vous trouverez ci-dessous un aperçu des différentes stratégies de changement qui montrent les meilleures pratiques ainsi que les initiatives et les pratiques existantes qui peuvent être partagées et extrapolées.

Tout au long de ce projet de recherche, il est devenu évident que les problèmes interdépendants reliés aux changements climatiques exigent des fondations qu’elles s’engagent dans des approches à facettes multiples et qui requièrent de la mobilisation et de la collaboration au sein du secteur philanthropique et de différents autres secteurs.

Mettre à profit les approches existantes et les meilleures pratiques en matière de changement dans les investissements et dans les subventions constitue une première étape immédiatement accessible pour collaborer plus efficacement aux objectifs d’actions en faveur du climat. Une approche pro-climat peut faire partie intégrante des politiques et des processus internes, tels que pour les investissements d’impact et l’investissement responsable. Dans le même temps, on peut aussi employer des actions externes visant à s’éloigner du discours de l’action climatique pour des gestes concrets en faveur de l’innovation des entreprises.

Ces stratégies de changement vont de pair et ne doivent pas être entreprises en silos. Les efforts menés en collaboration sont essentiels. Au Canada, le nombre relativement faible de fondations qui s’engagent dans l’action climatique a néanmoins donné un premier élan significatif aux efforts en collaboration, montrant ainsi les possibilités d’apprentissage par les pairs, de coordination stratégique et de renforcement à partir des pratiques et des politiques existantes.

Faire siennes des visions ambitieuses pour l’action climatique, la justice climatique et la juste transition dans les missions, les perspectives, les valeurs, la programmation et les politiques

Les approches des fondations sont très diverses et peuvent être guidées par des principes qui vont de ceux du libre marché et de la prospérité individuelle à ceux de la transformation systémique et de la souveraineté autochtone. De nombreuses fondations intègrent les questions climatiques dans leurs programmes, comme dans les programmes axés sur la préservation de l’environnement. Les fondations peuvent nommer explicitement les changements climatiques dans les objets de leur mission ou avoir des programmes ou des subventions consacrés aux actions reliées aux changements climatiques et à d’autres priorités environnementales.

Selon ClimateWorks, les principales actions en faveur du climat que les fondations devraient aider doivent comprendre la réduction des émissions de dioxyde de carbone (CO2) et autres GES et la lutte contre la précarité énergétique. Ces réductions d’émissions peuvent provenir d’énergies propres, des transports propres, d’une meilleure efficacité énergétique, de l’exploitation durable des forêts et des terres, de la réduction des GES autres que le CO2 et d’innovations et d’améliorations plus rapides dans le domaine des puits de carbone naturels.

Les objectifs de réduction des émissions de GES et de transition vers une économie à faible émission de carbone sont complexifiés s’ils sont considérés à travers le prisme de bailleurs de fonds qui intègrent une analyse de la justice climatique à leur démarche. La justice climatique accorde de l’importance aux questions de droits de l’homme et d’autonomisation en même temps qu’aux initiatives relatives aux changements climatiquesv. Le CLIMA Fund met en évidence des solutions de niveau local qui sont particulièrement négligées alors qu’elles peuvent inclure ces éléments de justice et d’équité dans un objectif de changements pérennes pour ce qui est des émissions et des collectivités.

Remettre en question la dynamique du pouvoir et le statu quo

Les fondations qui mettent l’accent sur les transformations systémiques, le développement de mouvements de fond et les changements sur le terrain tendent à remettre en question la dynamique actuelle du pouvoir dans la relation subventionnaire/bénéficiaire ainsi que le statu quo. Le pouvoir décisionnel aspire à être redistribué aux personnes touchées par les problèmes sociaux au sein de la communauté.

Nous avons également entendu dans nos entrevues comment les cadres plus techniques (impliquant potentiellement des investissements à plus grande échelle) pouvaient conduire à pérenniser les mêmes vieux schémas qui n’engendrent pas les changements fondamentaux pourtant nécessaires à la fois à l’interne et à l’externe au sein des fondations pour avoir un impact considérable sur les actions reliées aux changements climatiques. Nous avons perçu le besoin d’efforts pour s’assurer que les schémas d’extraction et de domination sur les terres, les ressources et le capital social soient remis en question.

Nouer un dialogue stratégique auprès d’un large éventail d’intervenants

Il est nécessaire d’engager le dialogue auprès d’un large éventail d’intervenants pertinents et stratégiques pour atteindre les objectifs d’actions pour le climat. La collaboration au-delà des frontières et des différents systèmes sociaux, économiques et politiques est essentielle pour affronter la complexité des changements climatiques. La philanthropie collective est une approche qui travaille à établir des ressources collectives et partagées et c’est un principe directeur de la ClimateWorks Foundation.

S’attaquer aux enjeux de façon interconnectée et au-delà des frontières

Les enjeux environnementaux concernent notre climat et notre atmosphère, notre biodiversité, notre agriculture, nos terres et notre eau, nos transports et notre énergie. Mais elles sont également interconnectées et aussi liées aux enjeux de logement, de santé, d’éducation et de pauvreté.

On trouve dans la littérature et dans les cas étudiés des exemples pertinents de différentes questions qui sont interconnectées et qui nécessitent une action commune. Ainsi, la pauvreté et les changements climatiques sont souvent liés entre eux, dans la mesure où les communautés les plus pauvres sont disproportionnellement affectées par les changements climatiques.

Pour la ClimateWorks Foundation, un élément fondamental est la vision globale (Global View) des enjeux des changements climatiques, une vision qui comprend dans quelle mesure les écosystèmes sont interdépendants. Ainsi, les émissions de GES et la déforestation dans une partie du monde ont également des répercussions dans d’autres parties du monde. De plus, les émissions de GES provenant de différentes sources, telles que les bâtiments, l’industrie, les transports et les carburants, sont principalement concentrées dans ces mêmes pays où les industries ont un poids considérable.

Les initiatives communautaires identifient souvent les personnes les plus touchées par les changements climatiques et leurs enjeux connexes. Ces personnes deviennent alors les acteurs clés qui dirigent le changement dans leurs communautés. Des fondations qui travaillent aussi bien dans l’hémisphère sud que dans l’hémisphère nord identifient des groupes spécifiques qui devraient diriger le changement, ces groupes incluent des femmes, des peuples autochtones et des jeunes (voir la Chorus Foundation, Thousand Currents et MakeWay).

La Chorus Foundation fournit un exemple de connexion entre l’économie, l’environnement et les communautés locales et inscrit ces enjeux interconnectés dans sa mission et ses programmes de subventions. Elle espère bâtir une économie où tous les gens pourront trouver un emploi constructif et contribuer à un environnement où tout le monde a accès à de l’air pur, à de l’eau propre, à un climat stable et à la capacité d’avoir son mot à dire au sein d’une démocratie. De même, la Catherine Donnelly Foundation souligne les liens entre l’environnement, le logement et l’éducation des adultes, et elle se démène pour qu’existe une synergie entre ces domaines.

Avoir pour objectif des solutions à long terme et des financements flexibles

Les fondations qui soutiennent le travail de terrain et le travail communautaire dans le domaine de l’action pour le climat visent à réduire les barrières à la nature et la complexité des enjeux. À travers les exemples de cas et les entrevues, nous avons constaté que des fondations ont contesté la dynamique habituelle du pouvoir dans les relations entre les donateurs et les bénéficiaires afin de passer à des approches plus participatives, menées par les bénéficiaires, axées sur la collectivité et sur l’action sur le terrain.

La Fondation McConnell est un exemple de fondation qui s’efforce de se défaire de ces dynamiques habituelles du pouvoir, en particulier par le biais de ses travaux relatifs à la réconciliation autochtone. Les fondations sont en mesure de répondre aux besoins de solutions fondées sur la collectivité et aux exigences d’actions contre les changements climatiques par le biais de subventions qui offrent des solutions à long terme et un financement flexible et sans restriction. Une autre stratégie pour aider le travail dirigé par les communautés consiste à impliquer, dans des contextes locaux, des intermédiaires qui ont des connaissances, des capacités et des relations approfondies pour associer des fondations subventionnaires à des travaux concrets sur le terrain.

Soutenir ceux qui sont les plus touchés par les changements climatiques

Les fondations qui soutiennent des initiatives transformatrices dans le domaine des actions reliées aux changements climatiques visent souvent explicitement à soutenir les personnes les plus directement affectées. Ces initiatives comprennent du travail « transfrontalier » et « écosystémique » avec les peuples autochtones, les femmes, la classe ouvrière et ceux qui vivent dans la pauvreté. Des thèmes tels que les processus de ressourcement (healing) ou les liens avec la terre ou entre les générations sont soulevés par les fondations qui travaillent à des relations à long terme avec les peuples autochtones.

Investir dans les relations et les partenariats

Les fondations qui sont à la tête de l’action en faveur du climat au Canada constituent un petit sous-ensemble et sont souvent déjà interconnectées. Elles tendent vers la mise en commun de leurs ressources et le partenariat sur des projets, y compris ceux avec des communautés. Il est important d’établir des relations avec les communautés autochtones et de travailler à leurs côtés à la réalisation d’objectifs en matière de justice climatique.

Par exemple, les stratégies de ressourcement (healing) et les changements de comportement (behaviour change) ne sont pas aussi bien financés ni aptes à être pris en compte en raison de cadres d’évaluation standardisés et restrictifs. MakeWay (auparavant Tides Canada) a travaillé avec les communautés autochtones du nord du Canada à l’élaboration d’une « théorie du programme nordique » (Northern Program Theory) dans le cadre de leur programme de résurgence de la culture et de la langue. Ce projet reflète une vision du monde selon laquelle les collectivités et les écosystèmes durables, résilients et dynamiques dépendent du leadership, de la gestion et des façons d’être et de savoir des Autochtones.

Certaines des questions et certains des défis cruciaux que nous avons perçus étaient les suivantes : le secteur philanthropique est-il prêt non seulement à parler d’actions ambitieuses, mais aussi à prendre un virage pour remettre en question et démanteler la dynamique du pouvoir traditionnelle entre les bailleurs de fonds philanthropiques et les communautés sur le terrain? Comment le secteur peut-il mesurer et évaluer des programmes plus axés sur le terrain et la collectivité et qui ne s’inscrivent peut-être pas dans les théories habituelles du changement? Comment donner la priorité aux expériences et aux voix des personnes les plus touchées par les conséquences des changements climatiques? Les résultats de ce projet de recherche montrent qu’il existe des cadres, des outils, des ressources, des initiatives et des dialogues existants et novateurs, qui se déroulent au niveau local comme à international et qui vont de l’avant en direction des grandes mesures que nous devons prendre pour atteindre les objectifs mondiaux en matière d’actions face aux changements climatiques.

________________________________________________________________________

i Organisation météorologique mondiale. (2019). Les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère ont atteint de nouveaux sommets. Consulté le 2 mars 2020 à : https://public.wmo.int/fr/medias/communiqu%C3%A9s-de-presse/la-tendance-%C3%A0-la-hausse-se-poursuit-les-concentrations-de-gaz-%C3%A0-effet

ii Dunsky Energy Consulting. (2015). En route to a Low-carbon Future : A Landscape Assessment for Canadian Grantmakers. Extrait de : http://environmentfunders.ca/wp-content/uploads/2015/11/EnRouteToALowCarbonFuture.pdf

iii Ibid.

iv Mease, L. (2018). 5 ways that funders approach climate philanthropy. Consulté le 20 avril 2020 à : https://thousandcurrents.org/5-ways-that-funders-approach-climate-philanthropy/

v CLIMA Fund. (2019). Soil to sky: Climate solutions that work. Extrait de : https://thousandcurrents.org/soil-to-sky/

Billets connexes

You may also like:

Vos commentaires

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.