26 février, 2021
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Découvrez pourquoi la fracture numérique entrave la philanthropie au Canada

Maureen James, gestionnaire du programme d’investissement communautaire de l’Autorité canadienne pour les enregistrements Internet (ACEI)

Parce que la COVID-19 nous force à vivre de plus en plus « en ligne », les bailleurs de fonds font face à une préoccupation croissante. Ils s’inquiètent d’une difficulté accrue à faire progresser la justice sociale, la justice environnementale et la justice raciale en raison de la persistance d’une fracture numérique importante du Canada.

La généralisation du travail à domicile, les fermetures d’écoles et les décisions de confinement ont rendu l’accès à des services Internet à haut débit et de haute qualité plus crucial que jamais. Malheureusement, les services Internet haute vitesse demeurent hors de portée techniquement ou financièrement pour de nombreux Canadiens.

Près d’un ménage canadien sur dix n’a pas de connexion Internet. Seulement un tiers des foyers situés dans les réserves des Premières Nations a accès à ce que l’organisme de réglementation des télécommunications du Canada (CRTC) considère comme un service Internet au moins « de base ». Plus du tiers des Canadiens à faibles revenus ont sacrifié l’achat de produits essentiels tels que la nourriture pour s’assurer d’avoir assez pour payer leur accès à Internet. Ces données suggèrent que certains de nos concitoyens vulnérables sont laissés sur le bord des autoroutes de l’information et de la connectivité.

Le 10 février dernier, Fondations philanthropiques Canada a organisé un webinaire intitulé Unconnected : How Can Philanthropy Close the Digital Divide in Canada. J’ai eu le plaisir d’y participer en compagnie de Shelley Robinson, de Libertel de la Capitale Nationale (National Capital FreeNet) et de Doug Gore, de la Fondation Trillium de l’Ontario.

Shelley Robinson est directrice générale de Libertel de la Capitale Nationale (National Capital FreeNet) à Ottawa. Cette structure, sans but lucratif, est un fournisseur de services Internet basé à Ottawa qui vend des services Internet abordables à un large éventail de clients, y compris à de nombreuses personnes à faibles revenus.

Shelley Robinson a tiré un signal d’alarme, soulignant que les Canadiens vulnérables et marginalisés sont affectés de façon disproportionnée par des carences de connectivité. Elle a déclaré : « La fracture numérique reflète les inégalités sociales existantes et, bien sûr, elle les exacerbe ». Elle a aussi fait remarquer que l’utilisation du réseau de son entreprise a connu un accroissement de 30 %, pratiquement du jour au lendemain lorsque la pandémie a commencé.

À l’Autorité canadienne d’enregistrement d’Internet (ACEI), nous gérons le Programme d’investissement communautaire. Celui-ci bénéficie d’un budget de subventions de plus d’un million de dollars. Ces subventions sont attribuées à des projets axés sur l’infrastructure Internet, la littératie numérique, la cybersécurité et l’engagement communautaire. Une attention particulière est accordée aux projets qui bénéficient aux collectivités nordiques, rurales et autochtones. C’est l’un des rares programmes de financement axés sur le numérique de ce type au pays.

En octobre de l’année dernière, nous avons publié un rapport unique en son genre intitulé Sans connexion : Manque à gagner du financement, déséquilibres politiques et leur contribution au sous-développement numérique au Canada. Nous avons interrogé et sondé des représentants de plus de 100 différents groupes de la société civile, des chercheurs, des communautés autochtones et d’autres personnes à travers le Canada, et nous avons constaté combien le financement de projets liés à l’Internet était rare.

Depuis la publication de Sans connexion, nous avons discuté avec des bailleurs de fonds et des philanthropes lors de réunions et de conférences virtuelles, comme lors du Future of Good Summit en novembre dernier. Même si les bailleurs de fonds que nous avons rencontrés ont été prompts à saisir le lien entre connectivité Internet et objectifs sociaux, bon nombre d’entre eux ont exprimé leur appréhension relativement à l’inclusion de financements de projets numériques dans leurs propres activités.

Cependant, tous ne se sont pas laissés rebuter par cette crainte.

Doug Gore, de la Fondation Trillium de l’Ontario, participe au projet Technovate, un nouveau partenariat de financement qui réunit son organisme, IBM Canada, la Banque Royale du Canada (RBC), Fondations communautaires Canada (FCC) et la Fondation Bon départ de Canadian Tire. Ce projet vise à accélérer la transformation numérique du secteur sans but lucratif. Lors du webinaire FPC du 10 février, Doug Gore a expliqué : « Cela ne fait que 8 ou 10 mois que nous avons commencé à travailler sur le sujet, mais des choses importantes nous ont sauté aux yeux. Nous pensions initialement que nous pouvions débarquer et faire quelques investissements à court terme pour passer au travers des difficultés liées à la COVID-19. Mais rapidement, nous avons réalisé que nous devions nous attaquer à des problèmes vieux de plusieurs décennies et que cela allait nécessiter beaucoup de travail. »

Doug Gore, dont l’expérience s’est en grande partie construite dans le financement du sport, dirige le développement des partenariats au sein de Trillium. Il a expliqué que, si son manque de connaissances en matière de développement numérique l’avait handicapé aux débuts de sa mission, celui-ci était plus tard devenu, selon lui, une force. « [Cela] nous permet de nous réunir et d’admettre avec une certaine humilité que nous n’avons pas toujours les solutions… [Au lieu de cela], nous écoutons, nous apprenons et nous nous inspirons de la communauté parce que c’est elle qui accomplit le travail. »

Pour des gens comme Shelley Robinson, l’accroissement du financement pour le secteur est une bonne nouvelle. Selon elle, « Il ne devrait pas y avoir une ou deux organisations phares qui font le travail [du développement numérique du Canada] ». Pour elle, dans un monde idéal, il y aurait un écosystème diversifié dans lequel la collaboration et le développement réciproque des activités des uns et des autres seraient la norme.

Alors que des initiatives telles que Technovate pourraient, à raison, enthousiasmer les groupes communautaires, celles-ci sont malheureusement loin d’être la norme. L’une des principales conclusions du rapport Sans connexion de l’ACEI est que Canada a besoin d’un écosystème de financement plus vaste, plus diversifié et plus transparent. À l’heure actuelle, il n’y a que très peu d’acteurs impliqués dans le financement de projets qui aident au partage des compétences numériques et de la connectivité au sein du Canada.

Pour les bailleurs de fonds et les organismes philanthropiques qui souhaitent développer leurs propres flux de philanthropie numérique, l’un des domaines les plus cruciaux et en même temps des plus sous-financés est le leadership communautaire (ou la défense des politiques). Comme nous le disons dans notre rapport :

Le financement de la participation publique visant à encourager la participation aux efforts de défense de la manière dont l’Internet est déployé au Canada est pratiquement inexistant et la situation doit changer d’urgence afin de ne pas oublier les besoins véritables des communautés au moment où le gouvernement rendra ses décisions touchant les prix et les investissements dans les infrastructures.

Le financement durable est peut-être l’enjeu le plus pressant pour les organismes communautaires qui travaillent à faire progresser la défense des politiques au Canada, et des professionnels comme Shelley Robinson sont d’accord sur ce point :

« Le financement des activités de plaidoyer est un enjeu clé. La façon dont nous changeons les choses au niveau des politiques est vraiment importante… [Notre communauté] veut que nous travaillions davantage sur la défense des droits en matière numérique afin d’essayer de venir à bout de certains des problèmes structurels qui exacerbent [l’inégalité numérique]. »

Sans ce financement, les débats sur les politiques continueront de favoriser le secteur privé et la participation de l’industrie par rapport aux chercheurs, aux collectivités, aux groupes issus de la société civile et aux organismes sans but lucratif qui possèdent une expertise sur la façon de promouvoir l’équité numérique.

Une analyse récente effectuée par le fournisseur indépendant de services Internet TekSavvy a révélé que les plus grandes entreprises de télécommunications du Canada ont rencontré le gouvernement fédéral et l’organisme de réglementation des télécommunications (CRTC) 577 fois sur une période de douze mois (de janvier 2020 à janvier 2021), contre seulement 10 rencontres du Fédéral ou du CRTC avec des organisations issues de la société civile au cours de la même période.

En l’absence de perspective claire quant à la fin de la pandémie, il n’y a jamais eu de meilleur moment que maintenant pour que les bailleurs de fonds de partout au pays se mettent à inaugurer une nouvelle tradition de philanthropie numérique au Canada.

Que votre premier sujet de préoccupation soit la préservation de l’environnement, l’itinérance ou encore les services de santé mentale pour les jeunes, tous vos objectifs seront plus faciles à atteindre lorsque chaque Canadien aura les compétences et la connectivité nécessaires pour participer à notre culture, à notre démocratie et à notre économie.

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