26 avril, 2019
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Comment la philanthropie peut-elle mieux soutenir la R&D sociale ?

Violaine Des Rosiers - Codirectrice générale, Maison de l’innovation sociale (MIS)

Un stationnement communautaire près de chez vous pour jouir de plus d’espaces verts ou d’aménagement urbain intelligent; une tour formée de conteneurs transformés en bassin pour élever des poissons et cultiver un jardin aquaponique dans un désert alimentaire densément peuplé ; une monnaie locale permettant aux résidents d’un quartier d’échanger des biens et services; une collecte de données menée par les citoyens à partir de capteurs électroniques permettant de fournir des informations géo localisées sur la qualité de l’air et ainsi soutenir le développement de mesures efficaces pour combattre les changements climatiques; un système public de chauffage géothermique pour réduire les factures d’électricité et augmenter positivement l’empreinte écologique; un exercice de budget participatif municipal encouragé et soutenu par votre maire d’arrondissement ; un accès à des espaces de travail dans un immeuble vacant pour des porteurs de projets à impact social permettant au propriétaire immobilier de réduire ses frais d’entretien tout en augmentant la valeur social et marchande de son actif…voici quelques-unes des approches innovatrices qui peuvent renforcer le capital social et la résilience des communautés , améliorer les conditions de vie au quotidien, et donner la chance à tous de se réapproprier le pouvoir de faire une différence.

Cependant, tous ces projets ne pourraient voir le jour sans un investissement soutenu en recherche et développement (R&D), permettant aux idées d’émerger, d’être mises au défi et d’être testées en conditions réelles par des usagers.

Nous avons tous la capacité de créer, de développer et d’innover. Cela requiert cependant un accès adéquat aux connaissances, et d’avoir les conditions et les moyens pour que chacun d’entre nous puisse contribuer à l’élaboration des solutions qui ont le potentiel de changer le monde. Les meilleures idées proviennent par ailleurs souvent de celles et ceux qui sont aux prises avec la problématique au quotidien. Leur perspective d’utilisateur ou de bénéficiaire leur confère une posture idéale pour se prononcer sur l’utilité, l’utilisabilité, la désirabilité, l’accessibilité et la pertinence d’un produit, d’un service, d’un programme, ou encore d’une politique.

Tout comme une entreprise a besoin d’innover pour rester pertinente, compétitive et répondre aux besoins des consommateurs, notre société a besoin de beaucoup d’idées porteuses pour répondre aux défis sociaux, économiques et écologiques du 21è siècle, réponses que les acteurs publics, privés et philanthropiques ne peuvent fournir à eux seuls.

Les modèles traditionnels de philanthropie et de développement social sont-ils adaptés pour faire face non seulement à l’ampleur et à la complexité des changements requis, mais également à l’urgence d’agir?

La manière de réfléchir au développement de nouveaux services, de nouveaux programmes ou de nouvelles stratégies a beaucoup évolué au cours de la dernière décennie. La plupart des entreprises productrices de biens ou de services se dotent aujourd’hui de départements qui consacrent temps et argent exclusivement à la R&D, en d’autres mots, à l’innovation.

Il est primordial de mettre en place des processus intentionnels permettant de prendre des risques calculés, de tester et d’affiner de nouvelles approches et de lancer des initiatives mieux conçues afin d’optimiser les interventions, avant d’investir dans la réplication et la mise à l’échelle. Par ailleurs, nous vivons dans un monde de plus en plus turbulent et en profonde mutation, tant sur le plan social, qu’environnemental et économique. Ce qui est « approprié » aujourd’hui risque de ne plus l’être dans dix ans. L’innovation représente alors un passage obligé pour permettre à nos sociétés de s’adapter, d’atteindre et de pérenniser les impacts sociaux que nous cherchons à créer, au même titre qu’elle l’est pour conserver un avantage concurrentiel dans le secteur privé.

La plupart des dons philanthropiques et des subventions sont accordés en fonction de mesures de performance prédéterminées et inhérentes aux programmes qui les encadrent. Les modèles de financement fondés sur une approche qui privilégie l’amélioration continue et l’itération courte sont malheureusement peu courants. Alors, pourquoi la tolérance aux risques est-elle souvent moins grande pour des investissements sociaux qu’elle ne l’est pour des investissements traditionnels ?

Pourtant, depuis quelques années, le domaine de l’innovation sociale a considérablement progressé avec l’adoption d’une gamme d’outils inspirée de différentes disciplines. Ceux-ci inclus le design centré sur l’humain, l’observation anthropologique, les démarches d’expérience usager, le prototypage, le développement de différentes formes de laboratoires d’innovation ouverte, la cocréation, l’évaluation évolutive et la collecte de données axées sur les effets (outcome harvesting). Toutefois, l’impact de ces méthodologies lorsqu’elles sont utilisées de manière fragmentée ou en silo, est rarement optimal.

Générer des idées qui ont le potentiel d’être adoptées, utilisées et désirées requiert des processus pour guider la réflexion et la démarche afin de passer de l’idée à l’impact. Pour qu’une idée prometteuse se transforme en innovation sociale, elle doit suivre des étapes de conception, et être accompagnée de son idéation jusqu’à sa mise en œuvre en passant par des phases d’expérimentations à plus petites échelles.

Aujourd’hui encore, la majorité des pratiques de financement public et privé sont ancrées dans une culture de « gestion axée sur les résultats », ce qui implique une planification initiale en amont pour prédéterminer des indicateurs de performance et des résultats escomptés. Les résultats des projets sont ensuite évalués en fonction de leur capacité à respecter ces indicateurs prédéterminés, au lieu d’adopter une approche par itération courte et d’amélioration continue fondée sur les apprentissages. Cette approche de gestion de projets ne convient pas au développement et à la mise en œuvre efficace d’innovations sociales. Elle met un frein aux initiatives et réduit la flexibilité pourtant si importante à l’adaptation et l’évolution de projets à impact positif.

Mais les bailleurs de fonds sont-ils prêts à changer leurs pratiques pour soutenir le processus d’innovation des OBNL?

De plus en plus, les acteurs du secteur social interviennent là où les acteurs publics sont incapables d’agir efficacement, en ciblant des obstacles systémiques profonds et en expérimentant de nouveaux leviers d’action permettant de déverrouiller ces derniers. Il est donc impératif que la philanthropie puisse adapter ses modèles de planification, de suivi et d’évaluation de la performance de manière à mettre toutes les conditions de succès en place dans sa démarche de soutien à l’innovation sociale.

Si un changement de posture de la part des bailleurs de fonds est requis pour encourager les organisations à adopter une approche d’évaluation et d’amélioration continue plutôt que de planification de résultats statiques, les conditions attachées au financement sont toutes aussi cruciales. L’utilisation de ressources non dédiées à un programme en particulier, qui servira plutôt à soutenir l’organisation dans son ensemble, est fondamentale pour permettre aux leaders du secteur social de faire des choix qui sont cohérents avec les besoins identifiés, de prendre des décisions de manière agile, et donc d’innover.

Un programme unique qui soutient la R&D sociale, financé par la philanthropie canadienne.

Visant à générer des projets à haut potentiel d’impact social et environnemental, le parcours de l’Incubateur civique de la MIS guide les participants à travers les processus d’innovation, des méthodes de travail, des outils de conception et de co-création qui sont nécessaires pour développer de nouveaux produits, programmes, services, et politiques, dans le but de répondre à des besoins bien définis, mais pour lesquels il n’existe pas de solutions satisfaisantes à ce jour. Cet accompagnement permet aux agents de changement de mieux anticiper les risques de leurs projets et d’agir immédiatement pour corriger le tir. Les responsables du programme s’intéressent autant aux équipes qui portent le changement pour qu’elles deviennent plus fortes et résilientes, qu’à leurs projets. Pour agir sur la transformation de notre société, nous devons prendre soin des deux.

Pour en savoir plus sur l’Incubateur civique : https://www.mis.quebec/actualites/incubateur-civique-mis-video

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