18 juin, 2019
De la présidente

Un nouveau paradigme pour le soutien des philanthropes

Hilary Pearson

Sommes-nous Kodak juste avant l’iPhone? Ou Blockbuster juste avant Netflix? Les fondations se trouvent-elles à un tel moment charnière… et sommes-nous sur le point de vivre de profonds bouleversements?

Ces questions provocatrices ont été posées par Ingrid Srinath, directrice du Center for Social Impact and Philanthropy de l’Université Ashoka à New Delhi et ancienne secrétaire générale de Civicus. Mme Srinath participait à un débat stimulant sur l’avenir de la philanthropie, que j’ai animé durant le récent congrès de Fondations communautaires du Canada à Victoria.

Ce sont aussi des questions que je me dois de soulever tandis que je rédige mon dernier billet de blogue en tant que présidente de Fondations philanthropiques Canada. Puisque je quitterai ce poste à la fin du mois après l’avoir occupé pendant près de dix-huit ans, il est important pour moi de réfléchir aux bouleversements en philanthropie.

Il est indéniable que les changements qu’ont connus la philanthropie et l’action philanthropique au cours des dix-huit dernières années sont énormes. Les fondations utilisent des outils numériques qui leur donnent accès à nettement plus d’informations et de contacts. Elles sont beaucoup plus nombreuses à posséder un personnel composé de professionnels. Les initiatives reposant sur la collaboration, allant de l’échange de données aux partenariats intersectoriels en passant par le cofinancement, sont plus répandues. Des pratiques telles que les diagnostics du milieu, l’élaboration de stratégies, l’évaluation de l’impact et les communications se sont développées et sont devenues beaucoup plus sophistiquées de bien des façons. Les organismes de soutien de la philanthropie comme FPC ne sont pas étrangers à ces progrès.

À certains points de vue fondamentaux toutefois, le modèle de la fondation n’a pas changé. Bon nombre de fondations sont établies pour transférer des revenus provenant d’une réserve de capitaux (sous forme de dotation ou non) à des organismes sans but lucratif (au Canada, des organismes de bienfaisance enregistrés pour la plupart) au moyen de flux (principalement de dons). Et elles le font sans être tenues de prendre leurs décisions de façon démocratique ou transparente, ni en consultation avec des parties prenantes externes. Au Canada, ce modèle est aussi influencé (pour ne pas dire imposé) par le cadre de réglementation des organismes de bienfaisance et par la définition des fins et des activités de bienfaisance selon la common law. Mais qu’arrivera-t-il, pendant que nous continuons avec la meilleure volonté du monde à améliorer le modèle de base de la fondation de bienfaisance, si les assises de ce modèle s’effondrent? Et quelles sont les implications en ce qui concerne le rôle des organismes de soutien du secteur philanthropique?

Nous savons que « l’écosystème » dans lequel les fondations exercent leurs activités évolue de manière imprévisible. Si les gens peuvent se faire des dons directement entre eux, pourquoi devraient-ils s’adresser aux fondations? Ou faire des dons par l’entremise d’une fondation? Si on exige des entreprises qu’elles pratiquent un capitalisme plus inclusif, les fondations ne devraient-elles pas pratiquer une philanthropie plus inclusive? Qui contrôle le message dans un monde où n’importe quelle personne peut créer une « nouvelle »? Pourquoi les fondations devraient-elles demeurer à l’abri des regards alors qu’elles nagent dans une mer d’informations? Pourquoi les fondations privées détiennent-elles le pouvoir sur des mesures d’intérêt public? Ces questions sont troublantes et déstabilisantes.

Elles ont aussi été discutées lors de notre débat à Victoria. Outre Ingrid, notre panel était composé de Benjamin Bellegy de WINGS, d’Andrew Chunilall de Fondations communautaires du Canada, et de Jon MacPhedran Waitzer de Resource Movement. Nous sommes tous impliqués dans des organismes qui soutiennent la philanthropie. Et nous étions tous d’accord pour dire que nos organismes se trouvent devant des questions fondamentales au sujet de leur rôle dans un monde en mutation. Nous savons que nous avons un rôle important à jouer pour répondre aux besoins des organismes philanthropiques. Mais nous sommes aussi conscients que nous devons prendre plus de risques et être prêts à sortir du carcan de nos propres modèles. J’ai cité à ce sujet un billet de James Magowan,  directeur-coordonnateur de DAFNE (Donors and Foundations Networks in Europe) :

« Le défi qui nous attend… consistera à créer un nouveau paradigme selon lequel le travail des organismes de soutien, qu’ils agissent seuls ou en collaboration, deviendra essentiel pour une philanthropie efficace – sous-tendue par une pensée critique, éclairée par les enseignements tirés de l’expérience et déployée à grande échelle. »

Quel pourrait être ce nouveau paradigme pour le soutien de la philanthropie dans un monde marqué par les bouleversements?

  • Agir comme militants au sein de l’écosystème
  • Agir comme catalyseurs d’une importante transformation des modèles économiques
  • Donner un sens aux nouveaux phénomènes dans un monde de changements déroutants
  • Créer des « carrés de sable » permettant des essais sans risque de nouvelles approches
  • Faire passer les connaissances de l’ombre à la lumière et mettre au point des modèles favorisant la participation et l’inclusion
  • Aider le secteur de la philanthropie à développer son oreille pour qu’il écoute avec attention et ouverture et qu’il entende les critiques sans adopter une attitude défensive

Nous devons peut-être nous voir différemment en tant qu’organismes. Devenir des bâtisseurs plutôt que des défenseurs, agir comme des faiseurs plutôt que comme des preneurs, et remettre en cause des convictions au lieu de répondre à des besoins. Nous le faisons déjà dans une certaine mesure, mais certainement pas encore avec le degré d’audace nécessaire dans un écosystème en mutation. Ingrid Srinath nous a incités à être des plateformes et non des applis. À être l’endroit où les idées et les connaissances convergent pour être diffusées, où de nouvelles formes et de nouveaux modèles s’esquissent. C’est en ayant cette vision que je quitte mon poste, et avec l’espoir que les fondations canadiennes saisiront les occasions de susciter les bouleversements au lieu de les subir, et qu’une plateforme efficace, audacieuse et avant-gardiste comme FPC les soutiendra et les guidera pendant que ces bouleversements se produisent.

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Comments
  • Constantin Fournier
    Répondre

    Merci pour ce beau message.
    Je crois que ces interrogations que vous nous posez dans ce texte sont authentique et très réfléchi de votre part.
    Je crois aussi que ces questions sont juste et fondamentales pour l’avancement philanthropique et pour un avenir sain de
    l’humanité.
    Peu de gens peuvent faire preuve d’une si grand humilité.
    Vous pouvez partir la tête haute Mme Hilary Pearson. 💚

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