31 mai, 2019
De la présidente

Écouter malgré les différences

Hilary Pearson

En mai, j’ai participé au congrès du Center for Effective Philanthropy (CEP) à Minneapolis. Bien des fondations américaines les plus importantes et les plus influentes y participent. On y parle habituellement de manière optimiste de l’efficacité des fondations et de leurs progrès. Mais, cette année, le ton était plus sombre et autocritique. Il y a eu beaucoup de réflexions sur les privilèges de la philanthropie et la nécessité de trouver des approches qui incluent et soutiennent mieux les donataires. Ce ton a probablement été donné par le climat actuel aux États-Unis, empreint de division et de ressentiment.

L’élite et les personnes qui ne connaissent pas les défis considérables auxquels les Américains ordinaires, particulièrement les personnes de couleur, font face sont brusquement critiqués. Ces critiques sont explicites dans les ouvrages récemment publiés par le journaliste Anand Ghiridharadas et le dirigeant de fondation Edgar Villanueva. Les dirigeants de fondation se font dire qu’ils font partie du système inégalitaire que leurs efforts philanthropiques visent à changer. En réponse, ils se questionnent sur la façon d’être plus inclusifs et sur les efforts à déployer pour surmonter la discorde et la rancœur dans le débat public. Ils reconnaissent que, pour être efficace, la philanthropie doit, plus que jamais, écouter les donataires et les bénéficiaires, être prête à avoir des « conversations difficiles » et questionner ses propres privilèges.

Une vision d’une réponse constructive de la philanthropie à ces troublantes critiques a été esquissée au congrès par le toujours éloquent Grant Oliphant, président de Heinz Endowments et président du conseil d’administration du CEP. Il a décrit le rôle de la philanthropie comme étant de « faire de la place » ou de créer un espace pour la créativité, la compassion, le dialogue et le partage de valeurs. D’autres ont fait écho à ces propos et ont affirmé que la philanthropie doit « protéger les espaces » où nos différences sont dévoilées : la place publique, le liberté de réunion, l’espace pour protester. La philanthropie doit défendre la société civile contre les forces qui voudraient la faire taire.

John Inazu, professeur à l’Université Washington de Saint-Louis et auteur de l’ouvrage récent Confident Pluralism, a parlé de l’urgence de trouver un terrain d’entente malgré les différences. La réalité des différences doit être reconnue, mais il est aussi possible d’en tirer parti. Ses conseils à l’égard de la philanthropie : « sortez de votre propre chambre d’écho et discutez en personne autant que possible plutôt qu’en ligne; pensez aux personnes présentes; essayez de leur témoigner de l’empathie en fonction de votre humanité commune; faites preuve d’humilité, de tolérance et de patience ». Comme l’a dit un de panélistes du congrès, les fondations ne devraient pas traiter les « espaces sûrs » comme des endroits où il n’y a aucun désaccord. Au contraire, dans ces espaces, « la seule chose qui est mise au défi est votre intelligence, et, pour l’amour de Dieu, donnez-lui quelque chose à faire. La tension est saine, tout comme la remise en question de vos idées ». N’oubliez pas que « les personnes présentes déterminent généralement les questions qui seront posées ».

Il n’est pas facile de prendre part à ces dialogues, particulièrement avec ceux qui ont des points de vue très différents des vôtres ou qui sont en colère contre vous. Le défi des fondations consiste à prendre un engagement plus structuré à l’égard de la création d’occasions d’écoute et d’obtention de commentaires. Des suggestions utiles à cet effet ont été formulées par Larry Kramer, président de la fondation Hewlett. Dans un long article paru récemment, Listening To The People Who Think We Are Wrong (en anglais seulement), Kramer souligne qu’une sphère publique dominée par une politique intransigeante représente une menace pour « l’avenir du gouvernement démocratique, qui suppose qu’il y aura des désaccords et dépend de la volonté à passer par-dessus les différences et à travailler les uns avec les autres malgré les différences en raison d’un sens partagé de la communauté ».

M. Kramer recommande d’apprendre à écouter avec empathie; il croit que c’est une pratique que tout le monde peut adopter, même si cela est difficile. « Il n’est ni facile ni naturel de contempler objectivement des idées que nous détestons. Cela demande de faire preuve de discipline et d’honnêteté envers soi-même : un exercice pour les muscles de votre cerveau qui, comme tout muscle, doivent être utilisés régulièrement pour rester en forme et fort. Mais si nous voulons progresser en tant que société, peu de choses importent plus que de garder ces muscles en santé. Cela est vrai que l’enjeu soit de dénoncer un mensonge, de gagner une lutte de pouvoir ou un combat politique, ou de trouver un compromis. »

M. Kramer sait que le meilleur moyen d’écouter avec empathie est simplement de le faire. Il a donc demandé au personnel de la fondation Hewlett de consacrer du temps à écouter et à entendre les personnes qui questionnent le travail et les stratégies de la fondation. Les employés de chaque programme de la fondation invitent des orateurs qui sont fondamentalement opposés aux stratégies des programmes à présenter leurs arguments. Puis, dans une deuxième réunion, les membres de l’équipe discutent de ce qu’ils ont entendu et appris. Kramer suggère que cela n’ait pas lieu qu’une fois, mais d’en faire un processus continu de participation comprenant la gamme complète de la pensée dans un domaine.

Il s’agit d’une autre façon pour la philanthropie de créer un espace ou « faire de la place » pour le dialogue et l’écoute. Cela n’est pas simplement valide pour la place publique, mais aussi pour la « place interne » du conseil d’administration ou de la table des employés. M. Kramer a raison de souligner que, pour ceux qui ont le privilège de travailler dans la philanthropie, « qui ont le privilège de gérer des ressources et sont chargés de les utiliser au mieux pour créer un monde meilleur », il est de leur devoir de pratiquer l’écoute empathique malgré les différences. Il s’agit d’un chemin difficile mais nécessaire pour la philanthropie, particulièrement en cette période de division.

Pour plus d’information sur la conférence de CEP, vous pouvez lire le billet de blogue par Lori Bartczak, Directrice Senior Connaissance et Contenu, Community Wealth Partners: Taking Down the Ivory Tower a Brick at a Time.

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