21 septembre, 2018
De la présidente

Discussion ouverte sur la prise de risques : un défi pour les fondations

Hilary Pearson

En règle générale, les fondations canadiennes restent discrètes dans leurs activités, bien qu’elles mènent celles-ci dans l’intérêt public. Elles n’attirent pas beaucoup l’attention sur leurs actions ou décisions. Seules quelques fondations canadiennes accordent des dons de plus d’un million de dollars par année à d’autres organismes de bienfaisance. Ces dons sont répartis entre de nombreux donataires et la plupart de ces donataires ne sont pas impliqués dans des controverses ou débats publics, mais s’emploient à fournir leurs services à la population canadienne. C’est ce qu’on appelle la générosité et on ne saurait trop insister sur son importance. Mais on peut aussi soutenir que les fondations ont la capacité rare et exceptionnelle de s’attaquer et de remédier aux conditions qui engendrent l’isolement social, l’exclusion et les inégalités. Ces facteurs sont les moteurs du populisme, des « fausses » nouvelles et de la rhétorique indignée dans les médias sociaux que l’on observe actuellement. Les fondations devraient-elles être plus disposées à s’attaquer publiquement au défi de faire ce qui est nécessaire pour réduire les inégalités et l’exclusion, même si elles s’exposent ainsi à la controverse ou au regard du public? Doivent-elles le faire non seulement par obligation morale, mais parce que seules elles peuvent le faire?

Voilà certaines des questions que nous comptons soulever à la prochaine conférence de FPC à Toronto. Nous avons programmé plusieurs conversations en plénière à propos des acteurs de la philanthropie organisée canadienne qui contrent le populisme, renforcent l’engagement citoyen, acceptent plus de risques calculés et rendent plus de comptes à la population. Nous ne sommes pas les seuls à avoir ces discussions. Nos homologues australiens ont récemment tenu leur congrès sous le thème Purpose: Is It Enough? à l’occasion duquel ils se sont interrogés sur les moyens de bâtir une société plus juste et ont réfléchi au rôle de la philanthropie dans une démocratie. Je suis d’avis que nous devons faire de même au Canada. Nous semblons traverser une période d’incertitude et de crainte. Dans de nombreuses régions du pays, le discours politique sème la dissension et est empreint d’inquiétudes. De plus, l’engagement citoyen et le tissu social sont menacés par l’isolement qu’entraînent la pauvreté, les inégalités, l’exclusion raciale, voire les médias. Il existe toutefois des solutions novatrices et positives à bon nombre de ces menaces. Les bailleurs de fonds des organisations de la société civile ont la capacité de prendre plus de risques afin de travailler avec ces organisations pour soutenir des expérimentations, des projets pilotes et la découverte et mise à l’essai de ces solutions, et pour favoriser l’inclusion et la participation.

Larry Kramer, président de la Hewlett Foundation de Californie, a prononcé l’allocution d’ouverture en Australie et figure parmi les auteurs d’une série d’articles sur la société civile du xxie siècle qui a été publiée cet été dans le Stanford Social Innovation Review. Dans son commentaire, Kramer a apporté une nuance utile à la question des risques que les bailleurs de fonds philanthropiques devraient prendre, en faisant valoir que « [n]ous devons rechercher les problèmes de taille auxquels les philanthropes sont les mieux placés pour s’attaquer. Ces problèmes sont invariablement compliqués et ancrés dans des systèmes aux intérêts contradictoires. Le seul moyen d’atténuer de tels problèmes est de faire partie d’un écosystème et de travailler patiemment au sein de celui-ci. […] Nous devrions choisir des problèmes auxquels il semble valoir la peine de s’intéresser et nous demander si nous pouvons les atténuer. Si la réponse est “oui”, nous devons alors tenter de le faire du mieux que nous le pouvons. L’idée selon laquelle vous “devriez” faire quelque chose qui comporte un risque plus grand simplement parce que c’est risqué me dépasse ». Néanmoins, Kramer souligne aussi que les bailleurs de fonds sont particulièrement bien placés pour assumer le risque « non seulement que quelque chose ne fonctionne pas, mais aussi le risque pour la réputation qui est lié au fait de s’intéresser à des questions controversées. […] quel est l’intérêt de bénéficier d’une absence d’obligation de rendre des comptes si on ne s’en sert jamais? » Par cela, il n’insinue pas que les bailleurs de fonds ne devraient pas être tenus de rendre des comptes à leurs partenaires et au public, mais il réfère au fait qu’ils n’ont pas de comptes à rendre directement à des électeurs ou à des actionnaires qui dissuadent si souvent les entreprises et les politiciens de prendre des risques.

Les bailleurs de fonds canadiens peuvent-ils se mettre au défi, de façon « risquée », de parler d’échec, de faire leur autocritique, de discuter des problèmes de taille qu’ils sont les mieux placés pour résoudre? Les conférenciers pléniers de FPC poseront ces questions. À des observateurs des tendances sociales et des critiques des stratégies philanthropiques tels que Michael Adams d’Environics et Janice Stein de l’Université de Toronto se joindront de jeunes figures de proue de la société civile comme Sevaun Palvetzian et Narinder Dhami, qui présenteront leurs propres perspectives. Des dirigeants de fondations canadiennes et américaines mettront également l’auditoire au défi de réfléchir à ces questions. Ces discussions sont d’autant plus importantes qu’elles signalent aux donataires, aux acteurs de la société civile et aux dirigeants d’autres secteurs que les fondations privées sont bel et bien disposées à prendre des risques pour contrer les inégalités et l’exclusion. Si les bailleurs de fonds ne prennent pas ces risques, nous courrons le risque encore pire de devenir une société plus craintive et moins engagée.

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