juin 9, 2017 De la présidente

Un pas de deux : La philanthropie et le gouvernement 

On pense toujours à un pas de deux, un ballet métaphorique, quand on parle des « pour » et des « contre » de travailler ensemble avec le gouvernement. On parle d’entrer dans la danse, trouver le bon partenaire, trouver le bon rythme, harmoniser ou désynchroniser ses pas. Est-ce une métaphore utile pour les organismes de bienfaisance? Est-ce que ces organismes et le gouvernement peuvent, comme deux danseurs, se complaire dans le duo?

Pour explorer la question par le prisme de quelques exemples, les FPC ont engagé Sheherazade Hirji à interviewer certaines fondations canadiennes qui travaillent actuellement avec le gouvernement. Ses observations et ses réflexions se retrouvent dans une nouvelle publication des FPC, Bailleurs de fonds philanthropiques et gouvernements : les possibilités de partenariat.

Quelles sont les réalités de tenter une danse maladroite avec un partenaire qui est inégal au niveau des ressources, des structures, et des imputations, et qui est peut-être incompatible avec sa propre culture? Est-ce une valse vouée à l’échec? Non, si l’on en croit les nombreux efforts détaillés dans Bailleurs de fonds philanthropiques et gouvernements. Les entretiens et les études de cas suggèrent que le partenariat pourrait faciliter le travail et engendrer de vrais changements. Après tout, le gouvernement demeure l’acteur le plus important dans la détermination des devis sociaux, environnementaux, etc., dans la société. Comment ne pas envisager une danse avec lui?

Naturellement, il y a différentes façons d’aborder la collaboration publique-philanthropique. Il y a divers paliers de gouvernement (fédéral, provincial, municipal, autochtone), diverses structures partenariales (coentreprise, cofinancement ou simple subvention), et diverses approches (recherche, évaluation, prestation de service, élaboration de politiques, etc.). Ceci dit, est-ce possible de généraliser et de déterminer les facteurs de réussite et d’échec dans l’entreprise de cette danse étourdie? Les avantages en valent-ils les risques?

Les études de cas de Sheherazade Hirji suggèrent des avantages réels. On y voit la découverte de connaissances, l’élaboration de réseaux, la révision ou la mise en place de politiques, et des changements au profit des gens et des communautés dans lesquelles ils vivent. Mais il y a aussi de véritables problématiques : dans quelle mesure est-ce que les fondations et le gouvernement peuvent effectivement travailler l’un avec l’autre (pas simplement échanger de l’information et/ou se consulter)? Ces questions relèvent à la fois des capacités internes et des attentes externes.

À l’interne, il est évident que les fondations et le gouvernement ont différentes ressources financières et opérationnelles à leur disposition. Même si le gouvernement a des contraintes budgétaires et que les fonds publics ne soient pas nécessairement illimités, la bourse publique est quand même mieux étoffée. Pour la plupart, les fondations ont des contraintes importantes en termes de personnel, ayant généralement peu d’employés. L’organisation interne du gouvernement et de la fondation sont très différentes aussi. De petite envergure, la fondation a néanmoins la capacité de travailler de façon transversale et de prendre des décisions assez rapidement. Le gouvernement a tendance à travailler en silo et a des structures d’imputation exigeantes qui rendent la prise de décision et les corrections en cours de route relativement lentes, par rapport aux petites organisations philanthropiques.

À l’externe, les différences sont également importantes. La différence se manifeste le plus dans la nature publique du gouvernement vs. la nature privée de la philanthropie. Au Canada, le gouvernement, quel qu’il soit, a des parties prenantes publiques et des points de référence démocratiques. Les bailleurs de fonds privés ont des parties prenantes mais l’organisation est à la base, privée (soit de la famille, soit des groupes d’individus agissant comme directeurs d’un conseil d’administration). Chaque organisme caritatif enregistré a le devoir de la responsabilité publique; ainsi ce n’est pas tout à fait juste de dire que le gouvernement est public tandis que la fondation ne l’est pas. Par contre, les échéanciers, les directives politiques, et les attentes de la population sont nettement différents entre l’un et l’autre.

Jean-Marc Chouinard, de la Fondation Lucie et André Chagnon, a bien articulé les enjeux internes et externes dans la relation fondation-gouvernement, au colloque FPC de 2015 : (allocation en anglais seulement). L’allocution vaut la peine d’être lue. M. Chouinard, qui a également été interviewé comme participant à l’étude Bailleurs de fonds philanthropiques et gouvernements, pose quelques questions intéressantes pour les fondations qui pensent à un partenariat structuré avec le gouvernement. Ces questions peuvent également servir de « checklist » pour toute fondation envisageant et recherchant une collaboration productive avec le gouvernement à n’importe quel niveau:

  • Avons-nous la même vision des choses? Plus précisément, est-ce les deux organismes se comprennent au niveau du langage et des hypothèses sous-jacentes?
  • Pouvons-nous surmonter la tendance de la réflexion et du comportement hiérarchique en silo, qui sont inévitables au sein du gouvernement?
  • Sommes-nous tous deux également capables de faire face aux risques d’échec de notre projet en commun? Et que faire dans l’éventualité d’un véritable échec?
  • Combien de temps chacun peut-il consacrer à ce projet en commun? Veiller à ce que les échéanciers soient abordés d’avance.
  • Et enfin, comment établir la légitimité et surmonter les doutes et les critiques externes qui entoureront ce partenariat ? Les critiques seront particulièrement évidentes si le projet implique de grosses sommes d’argent, s’il a des objectifs ambitieux, et s’il est visible au grand public.

Un dernier mot sur la possibilité de réussite du ballet public-philanthropie : il est important que chacun des partenaires retienne son identité et son autonomie. On parle en ce moment de confusion entre les rôles du gouvernement et de la société civile, le gouvernement allant chercher des fonds auprès des organismes de bienfaisance, et les fondations allant chercher l’oreille du gouvernement au niveau de la politique publique. Mais la confusion des rôles, ainsi que le manque de transparence, peut causer de l’inconfort de tous côtés. La philanthropie n’est pas le gouvernement. Le gouvernement n’est pas la philanthropie. Les danseurs peuvent faire un pas de deux. Mais il doit être clair qui mène la danse, qui suit, quel est le rythme, et quand la danse est terminée.

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