avril 13, 2017 De la présidente

Incertitude et proximité : un défi pour la philanthropie

Grant Oliphant, chef de la direction de The Heinz Endowments à Pittsburgh, a prononcé une allocution d’ouverture percutante à la récente conférence du Center for Effective Philanthropy à Boston. Oliphant a commenté la « période étrange » dans laquelle se trouve la philanthropie américaine à la lumière des développements politiques des douze derniers mois. Son allocution (dont le texte intégral est affiché sur le site Web de The Heinz Endowments fait ressortir l’importance que les fondations s’ouvrent plus que jamais sur l’extérieur pour prendre la parole, aider les autres à s’exprimer, collaborer et entretenir des rapports humains.

« Soit que la philanthropie a pour but de bâtir une société plus inclusive, viable et juste pour chacune des personnes qui peuplent ce pays et le monde, soit qu’elle n’est qu’une agglomération aléatoire d’argent et d’amour-propre parée des plus beaux atours de la bienfaisance qui donne bonne conscience. »

Dans ce billet, je cite de longs extraits de l’allocution d’Oliphant, car il a résumé avec tellement d’éloquence les motifs de l’appel à l’action qu’il lance aux philanthropes. Cet appel à l’action devrait à mon avis trouver des échos au Canada, malgré les contextes politiques différents.

Oliphant est d’avis que le secteur philanthropique doit actuellement relever trois défis.

Le premier est de développer un nouveau rapport avec l’incertitude. Si la première grande vague d’amélioration de l’efficacité des fondations nous a amenés à agir en fonction de stratégies et d’indicateurs et à tirer des leçons de nos expériences, je suis de plus en plus convaincu que la deuxième grande vague nous amènera à maintenir cette rigueur tout en renonçant à l’illusion de contrôle que cette rigueur et notre situation privilégiée tendent à nous donner.

Le deuxième est de relier plus étroitement notre travail à une signification et à un but. Nous croyons un peu naïvement que la vertu de nos objectifs est évidente et semblons parfois tenir pour acquis que si nous expliquions plus amplement ou énergiquement nos objectifs, tous les autres les comprendraient. Alors, qu’en est-il? Dans quelle mesure sommes-nous prêts à réellement « rendre témoignage », à écouter et raconter et à honorer les histoires des gens qui sont aux prises avec les problèmes auxquels nous nous attaquons? À comprendre ce qui les anime et l’enchevêtrement compact de rêves et de craintes qui les définit? Comment soutenons-nous le « récit d’un sens partagé »? 

Le troisième est de commencer à nous voir davantage dans l’image que nous tentons de changer. L’illusion de séparation de notre secteur a pour seul effet de nous préserver de l’exercice de notre plein pouvoir; de la canalisation de notre crédibilité, de nos voix individuelles et collectives, des voix de ceux que nous soutenons, de notre influence et de notre capacité, dont nous nous vantons tant, de prendre des risques dont d’autres ne peuvent que rêver. L’absurdité de cela n’a jamais été aussi manifeste qu’à l’heure actuelle, ce qui explique à mon avis pourquoi nous sommes si nombreux à prendre la parole, à aider d’autres personnes à s’exprimer, à collaborer entre nous, à bâtir des réseaux et des mouvements, et à financer le type de journalisme indépendant, de procédures judiciaires et d’actions axées sur les politiques que le contexte actuel exige.

Nous accomplissons ce travail à une époque où des questions fondamentales d’appartenance à la famille humaine sont sur la table, non seulement à cause de la politique, mais aussi en raison de la façon dont les technologies changent nos rapports entre nous, avec le travail et même avec nous-mêmes. Tout autour de nous, on se pose des questions qui définiront l’avenir de la façon la plus radicale : Qui fait partie de « notre » communauté, qui entre dans notre définition de « nous »,  de qui devons-nous nous préoccuper et qui exclurons-nous au moyen de murs, d’interdictions, de manifestations de haine, d’actes de violence et, peut-être le terrifiant, de notre indifférence croissante?

La référence d’Oliphant à qui entre dans notre définition de « nous » rejoint à point nommé les thèmes et les discussions que nous planifions pour notre colloque de l’automne à Montréal. Nous nous demanderons, comme Oliphant le fait, comment nous pouvons entendre la voix de ceux qui sont les plus touchés par l’injustice, comment nous pouvons remettre en question nos propres hypothèses et atténuer les déséquilibres de pouvoir et de privilège et comment nous pouvons trouver et faire connaître les solutions qui fonctionnent le mieux dans la communauté. Nous avons la possibilité d’apprendre en écoutant et de faire plus de place à d’autres pour qu’ils puissent exprimer des points de vue qui contribueront à accroître l’efficacité de notre travail. En cette année d’incertitude dans le monde, nous pouvons continuer de progresser malgré tout, pour continuer d’apprendre et de grandir, pour poursuivre nos efforts d’amélioration en étant plus proches, plus connectés et plus présents « dans l’image », comme Oliphant nous exhorte à le faire.

Ajouter un commentaire